Mexisland

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Avertissement : violences verbales (incitation au viol),… Horreur totale. On est sur un texte traumato-thérapeutique. Et aussi les prénoms ont été changés.

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Damien : Ouuuh celle-là : MÉGA-BAISABLE ! T’as vu son cul c’est le même que la meuf de Philippe ! Lance-t-il avec un enthousiasme heureux, mais contenu pour ne pas être entendu alentour.

Philippe : Mais putain mais ferme ta gueule, aussi ! Rétorque-t-il en faisant mine de frapper Damien derrière la nuque, mais en prenant peur et en s’arrêtant quand Damien lève aussi le bras pour le repousser.

Dans un hypermarché aux couloirs plastiques et aux salles vitrées remplies de marchandises, un peu style aéroport, quatre adolescents, entre 14 et 16 ans, jeans bleu foncé et jacket sombre à capuche fermeture-éclair, tout suisse tout blanc tout propre, sont assis côte-à-côte, face une table McDonald’s couvertes d’emballages burgers, frites, nuggets, coca. Devant eux, il y a un magasin H&M et ses affiches de mannequins heureux de porter des vêtements. Mais surtout, entre le McDo-fétiche-de-bouffe et le H&M-fétiche-de-fringues, il y a une allée où circulent des gens, que Damien s’amusent à catégoriser de « baisable » ou « pas baisable ».

Damien : Non mais on est d’accord, Mathieu ? Elle a un cul MAIS UN CUL !!

Mathieu, sans lever les yeux de son téléphone : Mmh ?

Damien : Vas-y tu fais chier lâche ton tel deux secondes.

Mathieu, calme et arrogant : Tsss forcément toi ‘y a aucune meuf qui t’écrit, du coup tu peux pas comprendre.

Damien : Non c’est parce que je les préfère en vrai, connard de geek !… Bon, Quaucoche, toi t’as pas encore dit qui tu baises !

Quaucoche : …

Damien : C’est parce que t’es pédé, hein, avoue ? Il désigne une affiche H&M. Tu regardes plutôt le mec avec le polo, là ? Hahaha ! Hein, c’est ça, hein ? HAHAHA !

Quaucoche : Euh, non ! Non, non !

Je revois ce souvenir et je ressens une immense tristesse pour moi-du-passé… Pourquoi est-ce que je restais avec des gars comme ça ? Pourquoi ? J’enviais leur assurance ? Je voulais être accepté dans un groupe ? J’avais peur qu’ils répandent des rumeurs si jamais j’arrêtais de les fréquenter ? J’ai envie de me hurler « CASSE-TOI ! PERSONNE NE S’ÉCOUTE ICI ! ILS SONT EN TRAIN DE S’ÉDUQUER À DEVENIR DES BONS TRAVAILLEURS OU DES BONS SOLDATS ET CREVER POUR DES GROS RICHES QUI N’EN ONT RIEN A FOUTRE D’EUX ! ILS SONT MORTS A L’INTÉRIEUR ! CASSE-TOOOIIII HAAAAAA ! ». Mais évidemment je ne suis pas parti.

Damien, forçant une voix de fausset : « Euh, non ! Non, non ! »

Quaucoche : …

Damien : Haha putain t’as vraiment une voix de tapette ! Je comprends pourquoi t’es puceau !

Quaucoche : …

Mathieu : Putain ! Pourquoi elle répond plus la puuuute ?!

Damien : Haha ! Qui ? Célia, de la gym ?

Mathieu : Mais nooon…

Damien : Qui, alors ?

Mathieu : rrrhhh (il continue d’écrire)

Damien : Tu sais ton problème ? Ok tu parles à plein de meufs, mais tu fais que parler ! Un moment donné, ‘faut que t’en choisisses une et que tu la baises jusqu’à ce qu’elle puisses plus marcher droit ! HAHAHA ! Tu verras tu seras plus détendu, après ! Pis elle reviendra, en plusse ! HAHAHA !

Les autres aussi rigolent… Sur le moment déjà, je me souviens que j’étais choqué. Je ne savais pas si utiliser des expressions aussi violentes étaient une sorte de jeu d’exagération (vu que Damien répondait souvent « ça va on rigole, détends toi ! haha » quand une fille lui disait « Mais ça vaaa ? » en classe d’école), ou bien si les autres niquaient vraiment comme dans les films pornos, et que c’était juste moi qui avait un problème de ne pas réussir à désirer et faire comme ça. Je n’ai jamais osé poser la question. Et j’ai même rigolé avec eux.

Damien, galvanisé par les rires : Non mais attends, je vous explique. Imagine t’es avec la meuf de Philippe, ok ?

Mathieu : Ouais… xD

Philippe : Putain mais ta gueu-heu-heule ! S’exclame Philippe, mais en continuant de rigoler nerveusement… (Peut-être avait-il aussi de la peine à s’énerver, comme moi, et qu’il se sentait déjà obligé de cacher sa tristesse et sa peur, donc il est un peu bloqué dans le rire ?)

Damien : Tu l’as fous à poil, normal et tout. Ensuite, tu l’as met à quatre patte, avec son cul bien devant toi, et t’attrape ses cheveux blonds qui–

Philippe, la voix qui tremble : –Putain je comprends pourquoi Laura t’a quitté, gros con !

Damien, les dents serrées : Mais mec j’en ai rien à foutre moi, tu comprends ?! Tu crois que j’ai du temps à perdre avec cette conne ?! Je suis pas une victime comme toi, là il reprend sa voix de fausset « non c’est chaud pour venir ce soir nia nia nia chui un gros soumis nia nia nia je suis le petit chien-chien de Mélanie » PETITE MERDE, VA !

Mathieu, excédé : Oh mais vos gueules, là ! Damien ça t’arrive des fois d’arrêter de gueuler comme un homme-ours-porc ?

Quaucoche rigole.

Damien : pourquoi tu rigoles, toi ?

Quaucoche, terrifié : Euh, non, mais c’est stylé, les ours, hein !

Damien, ébahi : putain mais toi c’est abusé comme t’es la reine des victimes, Quaucoche ! Il fait mine de parler au téléphone avec sa main. Allô, docteur ? Oui, il faut greffer une paire de couilles à un ami ! C’est très urgent parce que c’est vraiment une petite salope ! HAHAHAHA !

Tout le monde rigole.

Quaucoche, nerveusement/compulsivement : Celle-là ! Là-bas ! Je la baise !

Damien continue à rire de sa petite scène en fixant Quaucoche.

Quaucoche : Euh… Je… Je lui mets ma poutre dans le cul !

Damien, en regardant finalement dans la direction de Quaucoche : oh waw mais c’est genre une milf, non ?

Quaucoche : Hein ?

Damien : Direct dans le cul, en plusse ? Haha salaud, salaud !

Je me sens tellement honteux d’être entré dans son jeu. Mais je me souviens avoir été soulagé d’avoir entendu une sorte d’admiration (très tordue, certes) de sa part, à ce moment-là. Aujourd’hui, je me dis que ce gars était terriblement violent, désespérément seul, profondément pathétique, pur produit de la méga-machine pour le mutiler en un techno-zombie sans émotion rouage productiviste interchangeable… Et pourtant, dans mes souvenirs, il me tenait sous son influence, moi et environ trois ou quatre autres gars, comme un petit roi entouré de sa cour, qui s’enivre de fantasmer des scènes de viol…

Mathieu : Oh, les gars ! ‘Y a une soirée chez Cédric ! Ses parents sont pas là pendant deux jours ! Venez, on y va !

Damien : ‘Y aura qui ?

Quelques SMS plus tard (on est en 2009), Mathieu énonce une vingtaine de gens « déjà là-bas » ou « ils ont dit qu’ils venaient ».

Philippe : Attends, quoi ? Mélanie est déjà là-bas ?!

Mathieu : Euh, bah c’est ce que Cédric vient de dire.

Philippe, tendu : Mais non ! C’est pas possible ! on devait se retrouver au–

Damien, narquois : –AAAHHHH ! Je te l’avais dit, bouffon ! JE TE L’AVAIS DIT ! Hahahaha !

Philippe, rageur : Quoi ?!

Damien, jouissant de l’attention : Mais c’était sûr ! C’était sûr !

Philippe : MAIS QUOI, PUTAIN ?!

Damien : Mais j’arrête pas de vous l’expliquer ! Elle va voir ailleurs parce que tu fais pas assez le mec, ok ? C’est évident ! C’est évident ! Les meufs, elles ont besoin qu’on les…

Et bla bla bla1, le grand refrain de la science du 19ème siècle sur les animaux qui sont en compétition, qui se tuent pour être à la tête du groupe et « disposer des femelles », la lutte pour la survie, le gros mange le petit, et autres conneries d’une société nataliste, guerrière, hiérarchise qui rétro-projette son idéologie dans l’« ordre naturel » que la société ne ferait qu’imiter, en s’octroyant même le mérite de limiter sa sauvagerie par l’effort de la civilisation.

Un récit parfaitement démonté dans le livre l’Entraide, l’autre loi de la jungle ou bien Au commencement était… Je pense que je vais écrire un résumé sur ce site, ainsi que quelques idées fortes. À l’occasion.

Autrement, il y a cet épisode du podcast les Couilles sur la table, qui démontre que le « naturel » est en fait aussi culturel, et que tel groupe de singes n’a pas la même organisation, pas les mêmes comportements que tel autre groupe de singes de la même espèce au même endroit, parce que les animaux ne sont pas des machines biologiques, mais des êtres ayant chacun leurs particularités, leurs propres désirs, leur propre volonté, etc.

Mais bon, dans ce souvenir de moi qui a 15 ans, je n’ai pas encore eu la chance d’apprendre tout ça. Et sur le chemin de cette soirée, en écoutant Damien, je m’en voulais profondément de ne pas être plus « assuré », « conquérant », « viril »,… Je ne savais pas encore non plus que tous ces mots sont des synonymes de violeur.

À propos de viol, je vous raconterai cette soirée chez Cédric dans un prochain épisode de Mexisland…

Pour l’instant, c’est tout pour moi. Je vous souhaite tout de même une bonne semaine, même si on vit dans un cauchemar dystopique qui broie notre sensibilité à la chaîne ! Puisses-tu quand-même y trouver un petit oasis de tendresse, d’écoute sincère et d’espoir de communalisme libertaire mondial.

À la semaine prochain.

  1. Je pense que je vais réécrire son speech exact à l’occasion. ↩︎

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