ZGLONG – C.2 – Vao

Mais papa, je suis trop fatigué ! Je veux plus aller à l’école… Balbutie Vao, un adolescent de quatorze ans, maigre et pâle, cheveux courts, à la mode de Moremmasse.

Il est assis à une table parfaitement carrée, en train de manger avec son petit frère, sa petite sœur, Blipop son père au regard pensif et soucieux, et Fleghenn avec sa mère, qui semble triste. Dans leurs assiettes carrées, ses parents transpercent des morceaux de viande carrés et des pomme de terre carrées avec une petite fourche métallique, avant de les mettre en bouche, les mâcher mécaniquement et de recommencer une fois la nourriture engloutie. Les parents parlent d’autre chose pendant que leur fils Vao ose encore protester. Son frère et sœur le regardent médusés, comme s’il faisait une bêtise :

– Mais vraimmennnt… Je suis trop fatiguéééé… Vraimeeeennt !

– Vraiment, mon fils ? Vraiment ? Tu te plains d’aller à l’école ? Finit par demander le père d’une voix excédée et rapide, mais calme. Estime-toi plutôt heureux d’avoir cette chance ! Moi, à ton âge, je me cassais le dos aux champs, avec ton grand-père !

– … Garde le silence Vao, pétrifié par l’agacement du père.

– Et souviens-toi ce que dit le performancien : « le Travail, les Chiffres et les Machines…

Vao soupire, les yeux baissés. Alors, son père tend sa main vers lui et l’agite sous son nez, pour renforcer son ordre de terminer la phrase qu’il a commencée, comme tant de fois auparavant.

– … ce sont les grâces de l’Incréés qui nous protège de la sauvagerie et de l’impureté, et donc du Grand Méchant Cor-nu » complète Vao monotone.

– Voilà ! C’est très bien ! Tu feras de bonnes Études et tu brilleras dans ton Travail et ça te donnera tes Saints-Chiffres, ta Brillance, mon garçon ! Ta valeur Ta Brillance ! Et tu seras magnifique. Et Dieu t’aime très fort, tu sais ?

En voyant son père sourire, Vao éprouve une vague de soulagement. Son approbation le rassure. « Après tout, il se démène au Travail pour moi » songe-t-il avec reconnaissance « Sans la Brillance1 de papa… on aurait rien à manger et nulle part où dormir ! On devrait éviter la sauvagerie de la chasse dans des Sièges de Faire… ». Vao, compatissant, s’efforce de faire violence à sa fatigue. Mais elle demeure plus forte. En se levant de sa chaise, sa tête tourne, ses yeux bruns versent sous ses paupières quelques secondes, il perd l’équilibre mais se retient de justesse au bord de la table carrée, si bien que son père ne remarque rien. Sa mère oui et esquisse un geste pour le rattraper, sans le terminer.

– D’accord, papa. Répond Vao, d’une voix faible et effrayée. Mais je crois que je suis vraiment malade, pas comme les dernières fois. J’aimerais juste me reposer cet après-midi et après je te jure que–

–Ah non ! Il n’en est pas question ! L’interrompt son père sans le regarder, tout courbé qu’il est sur son assiette à mastiquer bruyamment un morceau d’animal plus fort, sous le coup de la colère.

– Chéri, enfin… Risque la maman d’une voix plus aigue et douce. S’il a besoin de repos, on pourrait–

–- Ah, tu vas pas commencer à t’y mettre, toi aussi, chérie, hein ? Coupe encore le père avec une colère certes toujours calme, mais moins contenue. C’est normal que Vao n’ait pas l’habitude de travailler et qu’il soit toujours fatigué si t’es toujours là à tout faire à sa place ! Non mais regarde-le, il est tout mou, lààà ! Je t’avais prévenue, en plusse, je t’avais prévenue que ça finirait comme ça ! Et après ? Il peut plus étudier ! Pis s’il peut pas étudier, ce sera pas un Saint-Rouage de la Méga-Machine spécifique ! Ce sera un Saint-Rouage interchangeable ! Et il Brillera avec moins de chiffres ! Il sera tout cassé ! Il sera naturellement en bas de la Hiérarchie Objective ! C’est ça que tu veux, Fleghenn ? Tu veux que ton fils passe ses journées sur un Siège de Faire ?

– Rho mais chéri mais bien sûr que non ! Enfin t’énerve pas ! Je voulais juste–

–Bon, ça suffit ! S’impose une troisième fois l’humain, en criant à gorge déployée.

Le père se lève brusquement, puis reprend contenance en réajustant un tissu en forme de comète pendue sur le torse. Ses pas furieux l’emportent vers une armoire murale en bois, au-dessus d’une structure en acier d’où jaillit de l’eau quand on actionne un petit levier. Les moremmassiens appellent cela « lavabo », ou plus généralement « cuisine ».

Il ouvre l’armoire murale et tire un élixir parmi une dizaine de fioles disposés sur un présentoir, dans un boîte carrée fixée au mur.

– Mon fils, tu vas prendre une potion turbeau-bénite et vous allez tous arrêter de faire des histoires !

Le père revient à table avec cylindre d’un breuvage brun-beige qu’il tend à son fils. Celui-ci soupire avant d’obéir.

*Glp, glp*

Pendant que Vao boit, son papa ne peut s’empêcher de dire « une blague » qu’il a déjà faite mille fois dans sa vie et qui ne fait rire que lui.

– Alors ? Café du bien par où ça passe, hein ? J’ai pas raison ! Hahaha !

Vao se force à rigoler, mais une chaleur amère râcle sa gorge et brûle sous le cœur, si fort que sa mâchoire se durcit, sans même qu’il s’en rende compte. Son appétit disparaît, alors Vao regarde ses parents terminer le repas sans lui. La conversation reprend et devient une dispute au sujet de dépenser beaucoup de Chiffres de Brillance pour acheter la possession-sacrée-et-totale d’une broiture2 pour la maman.

Soudain, un bruit répétitif jaillit d’une boîte en acier accrochée en haut d’un mur, où un mécanisme frappe et frappe et frappe une boule d’acier contre deux tôles en cloche.

*DRRRRIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIING*

Ce tintement crissant se répand dans toute la pièce carrée, mais aussi dans toutes les autres pièces carrées du techno-cube d’habitation carrée où vivent quatre-cent vingt autres syntoyens de la Méga-Machine de Moremmasse, regroupés en cellule-famille carrée de huit individus maximum.

– Ah, c’est l’heure saint-Chrône de Perfo ! Affirme joyeusement le père en revêtant un manteau et en se chargeant d’un sac rempli de papyrus. Viens, Vao, je t’accompagne un peu. Nous avons avaler la nourriture-carburant de nous-corps-machine ! Et merci maman pour le repas ! Nous pouvons retourner Accélérer la Méga-Machine !

Les pensées dans la tête de Vao écaltent comme des bulles quand la voix de son père prononce son prénom.

– Suis-moi, mon fils ! Lance Blipop avec un mélange d’enthousiasme et d’autorité.

L’adolescent se dépêche de rassembler ses affaires d’École et s’engouffre dans la porte, à la suite de son père, en lançant juste avant :

– Au revoir, maman ! Au revoir Déopte ! Au revoir Cléïdre ! ».

La maman soupire avec tristesse. Depuis un certain temps, Vao ne lui fait plus de câlin avant de partir et son mari ne l’embrasse plus. Elle reste un moment assise, à passer en revue ce qu’elle a bien pu faire pour que ça arrive, mais s’empêche de pleurer parce que–

– Oui Cléïdre, tu peux te resservir ma chérie… Se force-t-elle à dire avec tendresse en cachant la tristesse qui lui serre la gorge.

Une fois au bas des escaliers de leur techno-cube d’habitation carrée, le vacarme de la rue éclate dans les oreilles de Vao et son père. Des rugissements mécaniques des broitures, des hennissements de chevaux qui roulent des yeux fous en tractant des carrosses en acier et, surtout, la multitude anonyme, au regard anxieux et épuisé, qui fourmille en tout sens sur les trottoirs en s’ignorant totalement.

Les corridors à toit ouvert du quadrillage de la ville baigne dans un smog grisâtre qui laisse un goût de fer dans la bouche. Les retombées des nombreuses cheminées-usines qui poinçonnent la mégalopole de Zobliblobo, capitale de la Méga-Machine de Moremmasse.

Vao est trop concentré à slalomer dans cette frénésie pour prêter attention à sa violence sonore ou ses odeurs de fumée, d’égout, de chimie et de sueur. Il s’efforce de suivre la vitesse de son père, en évitant les autres gens tous vêtus de gris, de noir ou parfois de blanc.

Arrivés à sa hauteur, ils longent en silence un corridor à ciel ouvert, bordés des falaises de techno-cubes d’habitation, de production ou de consommation qui forment l’immense quadrillage minéral de la méga-ville, secoué par le bruillard des routes.

– Papa, je trouve que tu t’énerves beaucoup, parvient à souffler Vao, dans une resipiration saccadée.

– Oh, tu exagères.. ! Répond-il avec un calme assuré. Crois-moi, tu ne sais pas ce que c’est, un père en colère ! Mon père à moi, quand je rentrais avec une mauvaise note à l’école, il me fra–

–Oui, oui. Mais moi je trouve quand-même que tu–

–Non mais ça va de couper la parole des gens ?! Ça se fait pas, d’accord ?

Blipop pousse un soupire exaspéré qui flageolle les lèvres à toute berzingue.

– Pblblblblblbl.. ! Reprend son père. Bon, allez, attends, stop, voilà.

Par réflexe, Vao s’arrête et s’agenouille.

– Nous allons prier, d’accord ? Fait encore Blipop.

Autour d’eux, la plupart des gens s’écartent sans prêter attention, mais certaines personnes reconnaissent le symbole du météore sur le vêtement de père de Vao. Bientôt, une dizaine d’inconnus forment cercle autour d’eux, l’air ravi ou solennelle.

Après avoir murmuré des bruits incompréhensibles, Blipop, gradé dans la hiérarchie de Chitramache, la religion de Moremmasse, lève tout à coup un bras en l’air et l’autre saisit l’épaule de son fils et il s’exclame, les yeux fermés, avec une ardeur concentrée :

– Ô grand Incréés, Seigneur de nos vies ! Que Ta sagesse descende sur moi et m’inspire ta Sainte Parole pour aider mon fils à ne pas glisser dans les voies de la barbarie et de la perversité du mal ! Puisses-Tu le réintégrer dans Ton Corps-en-devenir, qui est toute à la fois l’humanité et Tes Machines que Tu nous inspire grâcieusement ! Ô Toi, Puissance derrière toute chose ! J’invoque Ta bénédiction pour préserver Vao de l’impureté, Seigneur ! Garde-le dans la lumière de Ta Raison ! Oui, Ta sainte-Raison, Seigneur, comme elle est belle et resplendissante ! Ouvre les yeux de mon fils pour qu’il voie Ta Gloire, sauveur de l’humanité ! Que tu élèves mon fils au-dessus de la folie meurtrière pécheresse nichée en chaque humaine à cause du Grand Dragon Cor-nu !

Le père de Vao Travaille au noviciat des turbo-prêtres, c’est pourquoi il a le droit de prier spontanément, sans réciter un texte consacré. Il impose même ses mains sur le front de son fils, tandis que de plus en plus de passantes tout autour agitent leur langue pour faire des bruits rapides et incompréhensibles. Il reprend en hurlant :

– Donne-lui Ta force, Seigneur ! Ta force pour qu’il s’adapte à l’accélération sacrée de Ta Méga-Machine ! L’arche du salut de tous Tes enfants !

Vao se met à pleurer. Son père retire sa main et rejoint le chœur de charabia qui regarde le jeune homme sangloter à quatre pattes sur l’asphalte. Enfin, un deuxième bruit crissant retentit depuis diverses horloges réparties dans l’espace public.

– Ramen ! S’exclame son père.

– RAMEN ! Répètent tous ensemble les syntoyennes.

  • Bon, allez, c’est l’heure saint-Chrône !

– Sois béni, pauvre enfant ! Lance l’un d’entre eux.

– L’Incréés t’aime, tu sais ?

– Moi aussi, j’ai été touché par Sa présence !

L’adolescent sèche ses larmes et voit le regard paisible de son père, qui le saisit par une épaule.

– Merveilleux, mon fils ! Bon, allez, ne soyons pas en retard ! Restons Saint-Chrônisés avec le Corps de l’Incréés et travaillons pour recevoir Sa bénédiction !

– …

– …

– M-Merci, papa…

Son père disparaît dans la foule en sifflotant une louange à l’Incrées Tout-Puissant. Vao, quant à lui, reste hagard jusqu’à ce qu’un randome le bouscule. Le choc remet l’adolescent en route. Il se dirige dans un sous-sol de tunnels, où d’immenses myriapodes déboulent à toute berzingue avant de s’arrêter en hurlant. Là, sur les quais qui bordent les tunnels souterrains, des gens déploient des passerelles jusqu’à une nacelle harnachée sur la carapace des chenilles géantes. Un flot d’humains ruisselle sur les passerelles dans un sens pour rejoindre la terre ferme, puis dans l’autre sens, pour gagner la plateforme mobile et s’y tenir en masse compacte. Parmi eux, Vao, debout (car tous les sièges de la nacelle sont occupés) se cramponne à l’armature métallique quand l’insecte se remet à courir dans de longs tunnels éclairés par des lampioles, c’est-à-dire des ampoules qui emprisonnent des lucioles.

Coincé entre cinq personnes, Vao ferme les yeux et prend conscience du déchirement crissant provenant du frottement entre la structure métallique et la carapace des myriapodes. Secoué par la vitesse des pattes, Vao chancelle de faiblesse car la stimulation de la turbeau-bénite se retire de ses veines. Sans réfléchir, il descend à l’arrêt actuel, encore éloigné de son École, et marche longuement dans les rues pour retrouver sa mère, à la maison.

– Oh, mon poussinet ! Qu’est-ce que tu fais là ?! Lui demande sa mère à peine la porte ouverte, en dérobant sa bouteille de vin à la vue de Vao sous sa robe. Il faut vite retourner à l’École !

– Mais mamaaaan ! J’en peux plus de l’école ! Duldip et Faghnute se moquent toujours de moi ! Et la maîtresse veut qu’on reste toujours assis ! Et qu’on reste silencieux ! Sauf pour répéter ce qu’elle dit ! Et pis elle fait chier…

– … oh !… Fait sa mère en fronçant ses sourcils suite à ce vilain mot.

– … avec ses notes, là ! J’ai… J’ai peur de paraître bête et qu’on se moque de moi, voilà, raconte-t-il en se laissant tomber dans les bras de sa mère.

– Oh, mon pauvre petit lapin…

Contre la poitrine de sa mère, Vao se sent rassuré, mais aussi de plus en plus gêné, jusqu’à ce qu’il se dégage brusquement de son étreinte.

– … il faut que tu sois courageux, Vao ! Sinon je vais être triste…

– Oh… Oh, non, maman ! Enfin, je veux dire, oui, oui, d’accord !

– Allez, fais-moi voir un sourire…

Choqué sans comprendre pourquoi, Vao reprend son souffle et ses esprits avant d’esquisser un sourire, mais ses sourcils restent tendus d’effroi d’être responsable de la joie de sa mère. Celle-ci l’embrasse sur le front avant d’écrire un message assez mensonger puis demander à Vao de transmettre à son professeur pour excuser le retard qu’il aura.

En la regardant écrire,une révélation se dessine dans la tête de Vao : il doit partir. Il cause trop de soucis à ses parents, alors il doit partir, comme ça il ne causera plus de souci. Après avoir prétexté l’oubli d’un cahier scolaire, il va dans sa chambre pour écrire une lettre. Il y explique la nécessité de son départ par crainte de décevoir tout le monde s’il reste. Il lui faut trois pages pour raconter cela, de façon bien moins compréhensible. Puis il laisse sa lettre sur le lit rectangle de sa chambre carrée, avant de fourrer dans son sac toutes ses économies de brillance, c’est à dire quelques pièces métalliques et des papiers rectangles avec des chiffres dessus.

À nouveau dans la rue, Vao se rend à la gare centrale d’une démarche résolue, en écarquillant les yeux tout du long. Toujours mû par un irrésistible élan de s’éloigner le plus loin possible de ses parents, il dépense presque toute sa brillance dans un ticket et embarque dans un train en partance pour la cité Vésouille-les-Eaux-Troubles, située à plus de mille kilomètres au Sud de Zobliblobo et la demeure de sa famille.


À suivre…


1La « Brillance » est la traduction littérale du mot de Moremmasse qui signifie « Argent », l’un des deux Mesures Sacrées des Saints Chiffres. La seconde mesure est « la Perfo », qu’on pourrait plutôt traduire en mélangeant « temps » et « vitesse » (dans le sens qu’on a gagné du temps).

2Une voiture, mais avec un parchoc en scies circulaires pour se découper une route à travers les lianes des Terres de Beglen. Les moremmassiens appellent ces véhicules « la vroiture »..

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