Dans une jungle profonde, par une nuit de pleine Lune poudrée d’étoiles, des Zarbres-qui-marchent se tiennent au bord d’un large fleuve. Parmi les lointains glapissements d’animaux nocturnes, les Zarbres murmurent le chant à trois voix de la cérémonie de l’Accueil. Leurs paupières en bois sont closes. Quelques Zarbres ne chantent pas et leurs yeux sont froncés par des sourcils en lichen désapprobateurs. Ils observent deux Zarbres traverser le fleuve.
Leurs lentes jambes d’écorce enfoncent leurs racines au fond des eaux pour affermir leur prise et résister à la puissance du courant. Leurs branchages balancent et bruissent de toutes leurs feuilles qui luisent de pâles éclats lunaires. L’un des deux Zarbres est recouvert de tatouages et de gravures aux motifs ondulants. L’autre porte un bébé dans ses bras, qui gémit de déplaisir au contact rugueux de l’écorce.
Une demi-heure plus tard, les deux Zarbres s’arrêtent, n’émergeant plus que d’un tiers au milieu du cours d’eau. Le chant s’estompe. Le silence revient, parfois troublé par la symphonie de la faune, leurs stridulations de désir ou leurs cris de terreur étouffés par l’épaisse forêt. Cette forêt qui s’appelle aussi « les Ancêtres » ; les Zarbres-qui-ne-marchent-plus.
Le Zarbre aux tatouages lève ses deux bras couverts de branches feuillues vers le serpent d’étoiles qu’esquisse la canopée penchée au-dessus du fleuve. Elle s’exclame d’une voix calme et forte :
– Cette nuit est la première Lune de Nilin Niline (1) !
La Zarbre-druidesse considère un instant chaque visage de sa tribu, en défiant du regard la colère de ceux qui n’ont pas chanté, puis poursuit :
– Nous remercions Terre-Mère de nous offrir le cadeau de la nouvelle Vivante Nilin-e, à travers sa mapa Kéguisse !
La main de la druidesse s’étend doucement pour désigner le Zarbre à son côté, ainsi que Nilin-e, le bébé blotti dans ses bras, toujours incommodée par la peau boisée de Kéguisse.
– NON, Klettawa ! Rugit Uzg, un baobab massif depuis le bord du fleuve. Terre-Mère désapprouve cet enfant, car c’est le fruit pourri d’une abomination ! Tuons-le pour apaiser l’indignation des Dieux ! Sinon, l’équilibre est brisé !
– L’ÉQUILIBRE EST BRISÉ ! Reprennent tous ceux qui n’avaient pas chanté autour d’Uzg le baobab.
– SILENCE ! Gronde Klettawa la druidesse en enfouissant ses racines qui rampent dans la terre pour rejaillir sous Uzg et l’enserrer de toutes parts. Qui es-tu, Uzg le chasseur, pour sentir si l’Équilibre est rompu ?! Est-ce que comme moi, tu jeûnes et tu veilles pour écouter l’herbe pousser ? Est-ce que tu danses la Longue Danse sans jamais t’arrêter ? Est-ce que tes racines filtrent les plus fines larmes de la Déesse ? NON, NON ET NON ! Alors SILENCE ! Car c’est toi qui brise l’Équilibre en osant invoquer les Dieux sans avoir consacré ta bouche !
L’assemblée retient son souffle. Les yeux s’agitent de Klettawa la druidesse de la tribu à Uzg le guerrier qui les a défendues contre les humains et leurs machines de métal cracheuse de feu. Tous deux halètent et se toisent avec fureur. Cependant, Uzg finit par répondre lentement, avec un mépris glaçant :
– Klettawa… Toi qui prétends entendre l’herbe pousser ; comment as-tu laissé les humains venir jusqu’à nous ? Si tes oracles ne nous ont averties de rien, c’est parce que la Déesse t’a abandonné, Klettawa ! C’est ta faute si la forêt brûle !
– SILENCE ! Gronde Klettawa la druidesse.
– Et Snabil est mort par ta faute ! Tamph a disparue par ta faute !
– TAIS-TOI !
– Non, renchérit sèchement Uzg, c’en est fini de t’écouter, car tu es perdue ! Sinon tu ne t’obstinerais pas à célébrer la pleine lune du fruit pourri d’un viol d’un Prichet2 ! Tss… Je le redis : c’est fini de te suivre dans ta folie…
Déjà la voix d’Uzg se perd dans les grondements scandalisés, parmi lesquels Klettawa, dévastée par le chagrin de ces accusations, ne trouve plus la force de percer le brouhaha :
– Uzg, je t’en prie, ne laisse pas ta rage et ton désespoir parler à ta place…
Seul Uzg hurle assez violemment pour se faire entendre :
– FINI ! Fini de te suivre dans ta folie !
Face à la haine d’un si vieil ami, à la division de sa tribu et au rappel des horreurs qui frappent tout le monde depuis des années, Klettawa tremble, puis vacille. L’étreinte de ses racines se relâchent autour d’Uzg. Celui-ci en profite pour ramasser un javelot qu’une maine polue lui tend à travers un buisson.
– C’EN EST FINI ! À PRÉSENT, JE RÉTABLIS L’ÉQUILIBRE !
Et le Zarbre de la voie des Chasseuses lance son trait mortel de toutes ses forces. La javeline vibre en filant vers la poitrine de Kéguisse, qui se fait transpercer de part et d’autre, avec son dernier hoquet de surprise, avant de tousser dans un effroyable bloblottement de sang.
Klettawa hurle d’effroi. Nilin-e pleure bruyamment. Les autres guerriers lancent d’autres javelots en direction des trois Zarbres, en imitant leur chef, lui-même sidéré de surprise quelques instants. Avec ses derniers soubresauts de vie, Kéguisse tend son bébé à Klettawa. Cellui-ci prend Nilin-e et parvient à s’enfuir de l’autre côté du fleuve, tandis que Kéguisse s’interpose du mieux possible entre elleux et les nouveaux projectiles mortels, qui plouf-ploufent autour. Un des javelot se fiche dans son bras et iel hurle de souffrance, sans ralentir sa course en bravant le courant du fleuve.
Sur la grève, toutes les autres Zarbres ébrouent enfin leur stupeur. Iels se précipitent sur les chasseurs pour les empoigner, en hurlant « Arrêtez ! Vous êtes fous ! Arrêtez ! ».
Même si ce sont des combattantes aguerris, les lanceuses de javelots se font déborder par le seul nombre de près d’une centaine d’autres Zarbres.
Alors, Uzg le rebelle hurle :
– À moi les Zanimaux ! À moi !
Les épaisses frondaisons bruissent, craquent, puis s’ouvrent dans la course de rhinocéros à crête punk agitant des marteaux en tous sens, de lions aux blousons rouges déboutonnés maniant des épées enflammées, de coyotes lanceuses de bolas à crampté, de crocodiles tatoués à la bave empoisonnée, de phacochères aux tresses multicolores aux arbalètes à carreau-tête-chereuse parce que chevauché par une Farfadaise, de hyènes au concerto de rires qui rend fou, de kangourous à bandana avec dans leur poche des écureils avec des sarbacanes aux fléchettes à inversion lacrymale-laxative. Des singes au maquillage resplandissant et aux vêtements de cirque qui jonglent à plusieurs avec des torches flamboyantes tout en se baladant de liane en liane au dessus de tout le monde.
La mêlée du combat se déchaîne en cris ragueurs et descrecendos macabres. La violence s’intensifie. Kéguisse atteint l’autre côté du fleuve et s’enfuit avec Nilin-e loin dans la noirceure épaisse et mouate de la jungle.
Ensemble, Uzg, ses chasseurs et les Zanimaux venues en renfort parviennent à intimider, blesser, tuer et finalement soumettre le reste de la tribu des Zarbres.
À genou, Calbob, un Zarbre dont la résistance lui a coûté une jambe, demande, le souffle saccadé par la douleur :
– Mais… Uzg… Pourquoi ?
Un rhino devance l’intéressée et grogne d’une voix morne, endurcie par la souffrance :
– Il est grand temps que les Zarbres rejoignent la Vengeance de Qualibio.
À suivre…
1Abrégé Nilin-e, mais se prononce « Nilin Niline ».
2Prichet, PRIson déCHET, donc possiblement « prisonniers des déchets » ou « prison de déchet », est un mot Qualibio pour désigner l’humanité.
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