ZGLONG – C.4 – Mexis

L’humanité : des parasites qui s’entre-tuent sur un caillou de planète qui dérive dans l’espace infini au silence éternel.

– Dark Edgelord de TriggerWarnia

Des râles d’agonie, des odeurs de cendre, de sang, de sueur et de merde. Macabre sarabande de corbeaux, de mouches et d’asticots autour des cadavres partout sur la terre, comme s’il en avait plu par milliers du ciel gris, convulsé de nuages lourds d’orage.

Un corps meurtri s’extrait peu à peu d’un monticule de cadavres en armure. C’est Mexis. Homme entre deux âges, durement taillé par la guerre, au propre comme au figuré. Il a la peau sombre gribouillée d’un lacis de cicatrices, de tatouages figurant un poignard, un sablier, un crâne humain, des femmes nues aux ailes de chauve-souris, ainsi que des caractères mystérieux marqués au fer rouge, imprimés dans sa chair fondue. Sa bouche, entrouverte, bave un peu. Il titube et regarde aux alentours d’un air éteint.

Une brume froide et épaisse engourdit son esprit sans souvenirs précis. Dans sa tête chauve remue péniblement une nébuleuse protéenne de visages grimaçants de furie ou de terreur, de lutte à mort pour un morceau de pain, de feulements et de claquements de fouet, de chaleur fiévreuse de marches forcées, de villes en flamme, de cris, de larmes. D’ivresses violentes. Angoisse diffuse et permanente d’être en danger.

Mexis saigne à plein d’endroits, mais une seule blessure l’atteint jusqu’au cerveau. La douleur provient de son entrejambe. En gémissant, il enlève les derniers lambeaux de tissus qui recouvrent ses cuisses. Il découvre alors qu’à l’endroit où aurait dû être son sexe, il n’y a que des lambeaux de chair sanguinolente. Stupeur hors du temps. Un geyser de détresse gronde au fond de ses entrailles. Mais aussitôt, une honte tétanise tout son être, la honte de pleurer. Cette hone ventrale bloque les soubresauts de sa tristesse qui désire tant sortir par ses yeux et sa bouche. Ainsi, Mexis souffre d’être malgré lui la prison de ses émotions. Sans consolation, sa détresse s’enkyste en solitude raidie de peur et de rage1. Dans le sentiment d’isolement du reste du monde, qui apparaît alors comme dangereux et demande qu’on s’endurcisse pour tuer le premier.

L’homme émasculé hurle. Dans sa colère aveugle, ses mains s’emparent d’un bouclier qu’il fracasse à répétition partout autour de lui, soulevant des mottes de terre et de la purée de peaux tandis qu’il écrase les os des cadavres, fracas de craquements et de cris qui détraquent son cou.

Le vacarme fait fuir quelques enfants et vieillards alentour, affairés jusqu’à lors à détrousser les soldats trépassés.

Mexis, épuisé par sa propre violence, s’arrête, haletant, les yeux toujours écarquillés. Le silence pèse, bien que s’y glissent parfois les gémissements essoufflés de moribonds, ça et là. « Pitié, à l’aide… », « mal… si mal… » ou « maman, maman… ». Mexis les entend à peine, et ne les écoute pas du tout. Déjà sourd à sa propre souffrance, il l’est plus encore à celle des autres. Entendant des bruits, la peur que quelqu’un l’attaque empoigne les entrailles de Mexis. Il se force à se lever, la tête courbée et crispée, tandis que tout son être lui hurle de se reposer. Les mains agrippées à des touffes d’herbe, il babille entre ses dents serrées par la peur convertie en agressivité, par l’effort et par la douleur.

– Ghaa gheuuu vbeehhhh ghuuu hiiiheee…

Enfin, Mexis se lève, les larmes aux yeux et honteux d’échouer à les garder à l’intérieur.

Les cieux grondent et pleurent à leur tour pour laver ce macabre décor de théâtre de fous. Mexis demeure immobile sous la pluie, pendant bien dix souffles, étourdi par l’immensité de souffrance et la confusion de ses souvenirs brisés qui ne se rassemblent plus dans son esprit. Les visages et les lieux défilent dans sa tête sans la moindre ressemblance. Il ne sait plus qui il est, alors il ne sait où aller. Son corps se tend pour empêcher sa panique de s’exprimer en un cri, puis des larmes. La colère aveugle d’avoir peur par la faute des autres, quand bien même personne sur ce champ de bataille pluvieux ne lui présente le moindre signe d’agressivité, et lui demande tout au contraire son aide.

Mexis ne doit pas rester vulnérable en lieu inconnu, il doit se réfugier pour guérir afin d’être à nouveau en état de se défendre d’une tentative de meurtre.

Le jour faiblit. Le froid et la faim l’assaillent du dehors comme du dedans. En se levant, Mexis grogne sous le poids de son armure. Il courbe son menton pour poser un regard ahuri sur son plastron. Il l’agrippe par le bas, les aisselles, puis le col en tirant en tout sens avec des cris rageurs. À aucun moment Mexis ne songe à défaire les lanières qui sanglent tout un flanc du pourpoint d’acier, permettant pourtant ainsi à la charnière de l’autre côté de pivoter et d’ouvrir l’armure en deux, comme un protège-brosse à dent, mais pour tronc d’humain.

Mexis ne comprend rien, il a tout oublié, il ne se tourne vers personne, seul avec sa rage qui gronde dans sa gorge. Ses poings tambourinent impulsivement sur le métal qui couvre son torse, jusqu’à ce qu’il hurle de douleur en agitant sa main couverte de nouvelles entailles. Tandis qu’il trépigne de douleur, du sang frais coule sur sa main droite qui le démange alors cruellement. Car l’eau-de-vie2s’écoule dans sa main et semble absorbée et disparaître dans

Une longue cicatrice qui zig-zague sur sa paume comme un éclair rose figé. Fine comme des yeux plissés, de mystérieuses inscriptions minutieusement tatouées encerclent la balafre, ou plutôt l’ovalise. D’une pression de l’index sur cette cicatrice, Mexis ressent sa peau aussi mince et fragile qu’une paupière.

Tout à coup, sa cicatrice se contorsionne comme une larve empêtrée dans sa chair. Puis elle s’ouvre brusquement, révélant au milieu de sa main un œil fou qui s’agite stupidement partout en pleurant des larmes noires. Une voix rauque, puissante et grave résonne dans sa tête :

– Du sang pour le Seigneur du Sang, des os pour son Thrône d’Ossements.

Sans rien comprendre aux bruits articulés dans sa tête mais affichant une tête ahurie et un peu baveuse, Mexis cligne de ses deux autres yeux et déjà l’entaille se referme. Seuls deux sillons marqués par les larmes pleurées par la main témoignent ce qu’il vient d’arriver.

Au milieu de milliers de cadavres trempés d’eau et de sang, le guerrier eunuque palpe sa paupière de la main avec crainte, mais plus rien ne se produit. Son regard crispé par la souffrance et abruti par l’amnésie cherche un refuge au-delà de ces visions d’enfer, chichement bleutées par l’entre-chien-et-loup.

Une lueur au loin saisit son attention. À l’horizon, un brasier scintille au sommet dune tour sombre et austère, qui émerge plus bas, parmi les collines chevelues de forêt, grande comme une allumette depuis la perspective de Mexis.

Il marche vers ce qui brille.


À suivre…


1 Que voulez-vous, la profession de meurtrier n’aide pas beaucoup à cultiver son jardin intérieur…

2Qui signifie le sang, pas l’alcool. Je suis poète-alchimiste, moi, pas alcoolique. Mais foncedé. Mdr en vrai je juge pas, on reste soi dans tous les états.

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