ZGLONG – C.5 – DUWUH 2

Un matin appesanti de brume qui brouille les contours des arbres, Duwuh court et court à en perdre haleine, pieds nus dans la forêt. Derrière elle, des aboiements de chiens font sursauter la femme, car elle n’est pas (encore) une papillon-de-nuit, mais une paysanne d’un mètre soixante, durcie et usée à labourer les terres de son Seigneur. Son visage rond, d’ordinaire doux, est secoué de douleurs et de désespoir. Ses cheveux roux et bouclés sortent de leur chignon en mèches folles secouées par la course.

À quelques centaines de mètres, les chiens des gendarmes du Duc rattrapent peu à peu Duwuh, tandis que leurs maîtres hurlent « sorcière ! », « catin ! », « maudit bâtard ! ».

La jeunette trébuche et s’étale de tout son long dans l’humus humide couvert de feuilles beiges et rabougries. Ses braies et son tablier de paysanne sont tout crottés. À bout de souffle, Duwuh ne parvient pas à se relever. Les larmes lui montent aux yeux, mais la frayeur interrompt ses pleurs lorsque retentissent derrière elle les :

– Wouha ! Wouha ! Wouha, Wouha ! Aboyés par des chiens, toujours plus près.

En parvenant à se remettre à genou, Duwuh lance des regards suppliants partout autour d’elle et gémit :

– Papillon-de-nuit, aide-moi, je t’en prie ! Je sais que tu m’entends et que tu portes mes prières aux déesses et aux dieux ! Toute ma vie, je vous ai servis ! Je vous ai pressenties ! Dans les feuilles des arbres, dans le murmure des rivières, dans le vol des oiseaux ! Je vous en prie, vous êtes mon dernier secours–

– Wouha ! Wouha ! Wouha ! Se rapprochent les chiens.

– ‘uu’aiin…aa-aaah ! Là-baaaas ! La putain est là-bas ! Suivent bientôt des cris humains.

– Je vous en prie, Petit Peuple ! Oreilles de Myrna ! Seriez-vous d’accord de me cacher ? Je sais que je viens les mains vides. Je n’ai rien à vous donner en retour. Mais aidez-moi quand même, je vous en supplie !

– WOUHA ! WOUHA ! WOUHA ! Rugissent les chiens, dont les frictions végétales de leur course s’entende.

– À L’AIDE, à L’AIDE, à L’AIDE ! Hurle Duwuh, face à terre, les mains au-dessus de sa tête comme pour recevoir de la pluie en bol-de-main.

Une à une, des lutins aux cheveux feuillus écartent des touffes d’herbe, des nymphes clapotantes émergent de l’eau d’une rivière, des fourmis décrivent des symboles au sol et toutes se mettent à danser en murmurant de plus en plus fort.

Bientôt, un chant gronde autour de Duwuh, jusqu’à ce que, de chaque bouche des Farfadaises, jaillissent des filaments dorés qui s’écoulent dans l’air en rubans mielleux spiraliques. Ces fantastiques ficelles scintillent et entourent Duwuh, sans qu’elle ne s’aperçoive de rien, car la magie du Monde Secret est invisible pour la plupart des êtres humains.

La femme traquée finit cependant par s’apercevoir qu’elle rétrécit à tel point que la dizaine de chiens qui arrivent à son emplacement ne trouvent plus qu’un tas de vêtements parmi les feuilles mortes et l’humus, en reniflant vainement sa trace alentour.

Vrouxe s’interrompt dans son histoire, car elle sent Tazdingo s’agiter. La chatte-chouette fait un pas sur le côté du nénuphar et invite la grenouille à la rejoindre, tout en concluant.

– Depuis ce jour de pluie gris et épais, Autre-Je-Duwuh vivre parmi nous ! Autre-Je-Duwuh hésiter parfois à retrouver sa taille humaine. Autre-Je-Duwuh parler de Bioutelle, sa mère. Parler de Tipa, sa sœur, qui a son bébé Hurbert. Et aussi Baxy, sa cousine amie de Diaris ! Et Merilpa ! Et Flipor, et Cybol du Génie Hurbert ! Elle en parler avec inquiétude. Oui, oui, toutes les Tesselles ici le voir ! Mais Autre-Je-Duwuh préférer Silence sur son histoire. Rester parmi nous. Puis Autre-Je-Sfax te toucher au cœur. Alors, toi transformer en cette chenille arpenteuse de vent. Je avoir peur à ta chrysalide. Mais Autre-je-Duwuh devenir splendide papillon de nuit ! yyyEAAAHHH !

– Yeaaah ! YAKA POPOOOOO ! Reprend en choeur les autres Farfadaises.

Durant les dernières paroles de Vrouxe, Duwuh observe son reflet dans l’eau. Ses immenses yeux noirs, ses antennes touffues, son corps longiligne et duveteux, ses six pattes vivéfines et, bien sûr, ses grandes ailes jaunes et violettes d’une puissance et d’une délicatesse prodigieuses…1 Se voir ainsi dans le reflet de l’eau fascine toujours Duwuh, entre l’émerveillement et l’inquiétude. Elle a toujours aimé les papillons de nuit, oui, mais désormais, pour espérer un jour retrouver les siens, elle devrait non seulement trouver le courage de se laisser traverser par la tsunamique magie de réaggrandissement, mais aussi trouver le moyen de retrouver forme humaine…

Tazdingo la grenouille grimpe sur un galet et s’enjaille à son tour :

– Eki Ka Poto Duwuh-zaza néké flamano ! Yaka Popo !

(Euh mince, j’ai oublié de traduire le langage des Farfadaises en français… Je recommence.)

– Je ressentir cette joie-qui-chauffe-moi-ventre-et-donner-envie-sauter2 en voir cette amir Autre-Je-Duwuh ! Yaka Popo !

– YAKA POPO ! Reprennent plein de Farfadaises en bondissant ou en volant en salto arrière.

– Je souvenir Autre-Je-Duwuh agrippée à cette aigrette de pissenlit tourbillonner comme ça pfiouuuh ! pfiouuuh ! dans une brise-mi-printanière-tourbillonnant-pollen-aulne-et-marronnier ! Courage ! Beaucoup courage Autre-Je-Duwuh ! Yaka Popo !

– YAKA POPO !

Là dessus, la noosphère danse pour esquisser les souvenirs de Tazdingo.

– Je souvenir autre-je-Duwuh apporter message en raïdant ce-sanglier-Blipato qui berzingue à travers Architecture-de-la-Vie3 entre ici et Coquille-Nid. Duwuh crier très fort dans touffe-touffe de Blipato ! Autre-Je-Duwuh tenir bon ! Apporter message de l’incendie au village de Coquille-Nid vito vito ! Yaka Popo !

– YAKA POPO !

Effectivement, les vapeurs multicolores reproduisent les formes d’un sanglier à la fourrure duquel s’accroche Duwuh tandis que la bête galope à toute allure parmi les arbres en proie aux flammes.

– Je souvenir de Autre-Je-Duwuh danser pour la première fois la Longue Danse snycroc avec autres-je ! Oui ! Oui ! Je revoir encore ces mouves déliciels ! Suuuuuuper de danser avec Autre-Je-Duwuh ! YAKA POPO !

– YAKA POPO !

Souvenir d’une grande fête des Farfadaises, où de nombreux foyers luisent sur des rochers en prairie, sous la lune, où Duwuh danse sur une musique enivrante avec d’autres Farfadaises, dont Tazdingo, peu avant qu’iels s’embrassent pour la première fois.

– Autre-Je-Duwuh dire aussi « Yaka Popo » maintenant !

– Hein ? Quoi ? Euh, mais pourquoi je ferais ça, exactement ? Ça veut dire quoi, « Yaka Popo », d’abord ?

En entendant cette question, Tazdingo plisse les yeux de soulagement et de bonheur, car en contestant un ordre, Duwuh vient de réussir une deuxième fois la deuxième épreuve. Le crapaud demande à l’assemblée :

– Qui vouloir expliquer ?

– Pour moi, commence une hérissonne pâlichonne après avoir levé la patte, pouvoir se traduire dans ta langue : « Je me noue à vous & je me voue à nous. »

– YAKA POPO ! Reprend tout le monde en cœur.

– Pour moi, poursuit un pinçon perché sur un petit golem de pierre tout velu de mousse, après avoir levé la main en mettant deux plumes en évidence, Yaka Popo, signifier faire proute être content d’être détendu d’avoir pété, et ça circule et ça fait du bien.

– YAKA POPOOOOO ! Rugissent une fois encore toutes les Farfadaises, Duwuh comprise, hilares.

Au milieu du brouhaha, Fliguiboï proteste et finit par se faire entendre :

– Mais tout ça, je connaître. Vouloir savoir tes souvenirs à toi-moins-maxi !

– Moins maxi ? Demande Duwuh.

– Plusse mini !

– Quoi ? Tu veux dire quand j’étais enfant ?

– Késako « enfant » ? S’interroge Fliguiboï.

– Euh, je te raconte plus tard… Mais oui, c’est vrai, je vais commencer par le début.

Et cette fois-ci, Duwuh trouve le courage de raconter elle-même sa propre histoire…


À suivre…


1Pour les plus curieuses, le nom exact de l’espèce de phalène qu’est Duwuh est “Idaea muricata”.

2Cette agglomération de mots en français renvoie à un mot spécifique en Farfadaise. Les Farfadaises semblent avoir au moins une quarantaine de mots pour décrire différentes nuances de la joie.

3La forêt.

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