Mexis marche presque cinq heures dans le froid mouillé de la nuit, foulant champs et prairies d’herbes hautes, sertie de fleurs jaunes et blanches. Parfois, il perd de vue le feu qui luit au loin et court en poussant des hurlements d’effroi. Ses hoquets saccadent ses beuglements. Ses blessures s’ouvrent davantage. Au détour d’une colline, il revoit la lumière lointaine. Un petit ahanement s’échappe alors de sa bouche sèche et il repart claudiquer dans sa direction.
Il finit par tomber de fatigue, sans parvenir à se relever. Sur le dos, Mexis voit les étoiles et la lune, puis pleure longuement avant de s’endormir. Pendant son sommeil, un papillon de nuit se pose sur son torse et fait un signe à une sauterelle perchée sur un brin d’herbe, qui saute à la suite de la phalène, chevauchée par un bleurg en scaphandre.
L’humain amnésique se réveille, l’esprit toujours confus, comme revenu à la naissance, mais remplis de trente-deux ans de souvenirs sans signification. Le noir du ciel se teinte de gris, puis de bleu sombre, qui révèle une route un peu plus loin vers laquelle titube Mexis. Une longue route lisse traversent des champs de céréales interminables, où pourtant aucun paysan n’est à l’ouvrage. Il n’y a même pas une seule bâtisse à l’horizon. Tout au plusse quelques machines à roues qui grondent au loin, en avançant sans qu’aucune bête ne les tracte.
Enfin, après usé ses pieds nus sur cette voie toute plate, le soleil naissant révèle les faubourgs de la cité Karèsmapolis et, plus loin, ses murailles s’élèvent, tout en merlons et en machicoulis. Du centre de la ville, une immense tour s’élève jusqu’au ciel, droite comme une barre. À son sommet brille encore la sphère de lumière qui a guidé Mexis jusqu’ici.
Mais pendant encore vingt minutes de marche, c’est un bidonville : des échafauds fatigués et les tôles tordues qui se courbent plusse qu’ils ne se dressent le long de la route du blessé boiteux. Quelques silhouettes se faufilent entre les abris de fortune, parlant toujours des bruits incrompréhensibles pour Mexis, peut-être pour prévenir l’arrivée et l’allure inquiétante de l’étranger.
Mais personne ne vient à sa rencontre. Les quelques uns qui hésitent à lui parler se rebiffent en comprenant que Mexis ne fait que passer son chemin, tandis que d’autres déchiffrent, parmi ses croutes de sang, les tatouages typiques des soldats d’élite de l’Empire Papoto et lancent des jurons dissuasifs.
– Nom de Dieu ! Le crâne en feu, comme ça, c’est les troupes de choc Papoto, non ?
– ‘Tain mais c’est un malade de se pointer comme ça, en plein territoire de Moremmasse !
– Je croyais que l’armée Papoto était bien plus loin au Sud.
– C’est un déserteur qu’est devenu fou !
Le guerrier errant comprend rien et s’en fiche. À mesure qu’il s’approche de l’arche métalique et rectiligne des portes de la muraille, des gens vont et viennent en plus grand nombre. Toustes affichent une mine fatiguée, les yeux rouges, la peau criblée de petites plaques avec deux points rouges au milieu. Mexis observe plein de passantes gratter leurs echymoses, parfois à travers leurs vêtements simples, des sortes de gilets en tissu beige et des pantalons presque aussi ample que des sarouels, mais plus épais. La plupart vont pieds nus. Les quelques mots qu’iels s’échangent ressemblent à l’intonation d’un « bonne nuit » ou « courage ! ».
À l’octroi, quatre gardes flanquent de part et d’autre deux petites portes à charnière, aménagées dans l’un des immenses battants du portail principal, lui-même recouvert par une herse à moitié baissée, pourtant encore haute au-dessus des têtes. Un cinquième veilleur siège entre les quatre autres, face à une table posée à même la route, couverte de véluns, d’un encrier et de deux plumes.
Les sicaires, tous des hommes dans la force de l’âge aux mines apathiques mais résolues, portent des casques à crête et des plastrons frappés du symbole de la Méga-Machine de Moremmasse ; un carré dans un carré barrés d’un +.
Tout le monde leur obéit, en file indienne, attendant d’avancer d’un pas à chaque fois que la personne de devant passe la porte après avoir présenté son poignet à l’un des gardiens, qui attrape le bras tendu, déchiffre une série de numéro tatoué sur la peau, prononce un chiffre d’une voix rude et sèche. Le factotum consulte alors son papyrus, inscrit une petite croix à côté du même chiffre, puis autorise la personne à entrer ou sortir de l’enceinte de la cité.
Anonyme dans la masse et la conformité, l’eunuque sanguinolant n’attire plus l’attention. Mexis imite les autres à la queue leu leu, parfois poussé par quelqu’un qui s’impatiente quand il n’avance pas pour combler un nouveau vide devant lui. Le guerrier errant s’agite moins depuis que son regard a rencontré les armes et armures des soldats, d’un étrange alliage gris-brun et rugueux, à mi-chemin entre la chair et le fer. Les lances croisées devant les portes le fascinent tout particulièrement. Oh, il irait mieux s’il prenait une de ces lances. Il pourrait s’appuyer dessus… Il pourrait se défendre du danger qui rôde partout… Cela, Mexis le pense bien moins qu’il ne le ressent ; un désir grandissant de prendre un épieu métallique à ses gardes. Oui… Les armes… Les armures… à lui, rien qu’à lui !
– Suivant ! Annonce le bureaucrate.
Sans plus personne pour bloquer la vue de Mexis, les deux gardes de la porte d’entrée se raidissent en l’apercevant et pointent leur pique contre lui : cet homme grand, chauve, métis, musclé, plein de cicatrices, de tatouages et de plaies, sans pantalon, plastron cabossé, le sexe mutilé au point de n’être plus qu’à un lacis de lambeaux ensanglanté. Et surtout, son regard bizarre, semblable à un homme déchiré entre une ivresse râleuse et une fatigue écrasante.
Avec une extraordinaire rapidité, Mexis se saisit d’une lance par sa pointe en losange d’acier effilé. Un mince filet de sang s’écoule de sa main droite, celle qui s’est ouverte plus tôt pour révéler un troisième œil dans sa paume. L’eunuque retire sèchement la lance de la poigne du garde qui hoquette de surprise en tombant en avant. Mexis fuit parmi la foule, mais un câble relie l’arme au sac-à-dos de du vigile, alors l’amnésique se retourne pour faire face au quatre autres gardes qui s’avance vers lui.
En rafermissant sa prise, Mexis frappe d’estoc celui qui se relève en plein visage, d’un geste pistonnique parfaitement économe qui écrase son nez. Craquement affreux et la victime s’attrape le nez en gémissant, le corps tendu par le choc. Son sang cascade entre ses doigts. Il s’effondre à nouveau au sol en criant « aaaahhh ‘u’aaiin » d’un voix nasiarde et bloblotante.
Trois battements de cœur de terreur ou d’incrompéhension plus tard, les autres soldats de Karèsmapolis comprennent avoir affaire à un guerrier d’élite et se concerte du visage par regards rapides et terrifiés.
Mexis attrape une courte épée à la ceinture du garde. Il tire l’arme du fourreau dans un arc-de-cercle meurtrier qui coupe le cou de son porteur.
Au même moment, dans les hurlements de la foule qui comprend le danger, un soldat tire une poignée, sur le côté de son sac-à-dos en fer.
À l’intérieur du sac s’élève une paroi qui séparait deux espaces dans le sac. D’un côté, une farfadaise bâillonnée et ligotée contre un support en X. De l’autre, des tiques mutantes chieuses de foudre affamées.
Aussitôt, les tiques se jettent sur la chair du lutinoïde, se gavent de son sang arc-en-ciel et, bien vite, dans l’extase de se repaître de cette fantastique énergie, les tiques mutantes se mettent à tirer des éclairs par le cul, parmi des vapeurs noirâtres de la partie gazeuse des flatulences. La fumée est acheminée vers la… cheminée, en haut du sac, qui dégagent des volutes épais et nauséabonds, ce que les gardes de la Méga-Machine ne sentent pas, car ils portent un masque à toyau menant à une partie du sac dont je garde le contenu secret pour l’instant.
Dans le sac, les fulgurances électriques qui jaillissent des culs des tiques mutantes zèbrent en soleil vers des petits paratonnerres disposés aux parois en pointant vers la Farfadaise, d’où des câbles de cuivre conduisent l’électricité jusqu’à l’extrémité de lance tenue par le garde et ses gantelets en caoutchouc.
Le sicaire n’a qu’à poser sur Mexis sa lance-tazer crépitantes d’arcs électriques bleu et foudroyants1 pour qu’il hurle en sautant, l’estomac convulsé, lâche sa lance et son épée, se rue sur un siquaire avant de s’engouffrer sous son bras, puis sous la porte et s’enfuit à l’intérieur de la cité de Karèsmapolis.
– Bordel il continue à bouger après mon choqueur ?! S’exclame un soldat.
– Mouais, ‘y a de la sorcellerie dans l’air, à mon avis ! Répond un autre.
– Qu’est-ce qu’on fait, chef ?
– Finoque, tu cours avertir le capitaine ! Les autres, avec moi !
Et s’élancer à la poursuite de Mexis. Mais des curieux rassemblés autour de l’événement gêne leur progression, si bien que le fugitif parvient à s’enfuir en boîtant, fouetté par l’adrénaline.
Plus loin le long d’une avenue animée malgré l’aube, pleine de chariots, de passants, d’une procession de prêtre-performancien avec leur encens et leurs prières répétitives et monotone, Mexis heurte un passant et l’aggripe, le regard effrayé et suppliant, rare moment d’appel à l’aide :
– Agheu Ghaa Aheuuhaa ? Demande le rescapé.
– Lâche moi, putain ! J’ai rien pour toi, sale clochard ! T’as qu’à briller à la Tour, comme tout le monde ! Répond l’inconnu avant de le repousser et s’éloigner.
Mexis, qui n’entend que « Doss, yateko, katazoï fir té, geka tarra ! », regarde autour de lui, seul et désespéré. Il abandonne sa recherche d’aide et se glisse dans une ruelle étroite parallèle à la grande Avenue du Progrès pour s’engoufrer parmi des bâtisses en briques à la charpente en bois, dans un style rustique d’avant la conquête de la cité millénaire de Karèsmapolis par l’Ost Purificatrie, l’armée de Moremmasse et son architecture en cubes gris et lisses.
À mi-chemin de la venelle ombrageuse, une enseigne figurant un dragon enlacé autour d’un arbre surplombe un escalier qui s’enfonce dans le côté du sol boueux.
– Venez ! L’impur est ici ! S’exclame une silhouette grossie par son armure depuis l’entrée de petit passage, vingt mètres derrière Mexis qui dévale les degrés moins bien que mal jusqu’à une porte qu’il ouvre violemment.
À l’intérieur, une fresque de personnages attablés autour de chopes, de cartes ou d’osselets qui dévisage, le souffle retenu, cet inconnu aux pantalons ensanglantés. Il y a des ouvriers hagaressifs, des paysâmes ivres, des bateliers burinés, des marchandes aux vêtements bariolés, des voyageurs méfiants, des enfants curieux et crottés, des pèlerins fourbus, des courtisanes rieuses, des musiciennes qui ont interrompu leur musique, des diseurs de bonne aventure, des vieilles fumant la pipe, et même quelques satyres malicieux, kobolds farceurs et autres créatures merveilleuses, pourtant interdites des espaces publiques durant la journée, selon les lois de Moremmasse.
Un nuage de fumée diminue de moitié la luminosité des lustres à bougie fixées aux poutres traversales du plafond, jalonnées de crânes d’animaux. On ne distingue qu’à moitié les murs du fond patchworkés de tapisseries complexes, d’armes d’apparat et une affiche percée de plusieurs fléchettes, figurant un polissé souriant, avec inscrit au bas « le polissé protège tous les saintoyens de l’Incréés ! » .
Pour Mexis cependant, cette phrase à peine aperçue demeure, comme tout le reste, aussi incompréhensible que le « Kelotalè Potoo ? » que lui lance un homme aux sourcils froncés. Il l’ignore et s’engouffre parmi la clientèle grognante de la taverne du Dragon Aphteux, très vite suivi par trois polissé, dont l’un aboie à l’attention de toustes, en pointant Mexis qui se fend un passage parmi toute l’assemblée :
– L’homme que vous vient de passer est un espion Papoto ! Trois-cent Brillances de récompense pour sa capture !
Ce qui équivaut à six mois de salaire d’un ouvrier plutôt bien loti. Mais le Moremmassien ignore qu’il s’adresse aux fréquentations d’une taverne réfractaire à l’invasion de la Méga-Machine, huit ans auparavant.
Une chope de bière vole à travers la salle et tombe sur le casque de l’agent de l’ordre qui chancelle sous le choc. Une bagarre générale éclate aussitôt à plein d’endroits. Mêlée de coup de poings, fracas de tessons de bouteille, plaquage au sol et quelques poignardages, pour les moins faire-plaît. Certains en profitent pour se venger d’autres clients qui leur doive de l’argent ou une petite amie. Après la confusion du début, les contours se clarifient entre le camp des résistantes et celui des collaborateurs, même si la plupart des gens derrières les polissés ne veulent pas vraiment les aider, mais détestent trop quelqu’un dans l’autre camp pour le rejoindre. Respirations haletantes et regards haineux. Un polissé repère Mexis dans un escalier, qui titube vers l’étage supérieur. Il grogne à ses deux subalternes :
– Là-bas ! L’espion Papoto ! Et tous les autres sont complices ! Activation des chauds-cœurs !
Les gardes de la MégA-MAcHinE de MoReMMAssE se mettent dos à dos, tirent la poignée de leur sac, puis leurs lances se mettent à frémir d’électricité tandis qu’une épaisse fumée s’échappe de leur sac, en faisant tousser et pleurer tout le monde autour. Les polissiers s’en fichent et avance ensemble, dans un nuage sombre secoué de flashs bleus, en se taillant brutalement un chemin dans la mêlée.
– Bam-bam ! Bam ! Font les lances.
– Bzzzzzzzt-bzzzztt ! Frémissent les éclairs.
– Gh-ghghgh-ghhhggaaaahh convulsent des gens électrocutés, au sol, dans le sillage des gardiens de la paix.
À l’étage, Mexis grogne de douleur. Ses blessures aux cuisses saignent beaucoup. Il longe un couloir en s’agrippant lourdement à une balustrade qui surplombe la salle principale. C’est là qu’un autre homme, obsédé par l’argent de la récompense, se jette sur lui. Tous deux défoncent la barrière et tombent au rez-de-chaussée, en plein sur le groupe de polissés. Le plancher de la taverne s’effondre sous le choc. Mexis, son agresseur, trois polissés et quelques autres bagarreurs atterrissent alors dans le sous-sol de la taverne.
Trente secondes plus tôt, au sous-sol
Dans le sous-sol de la taverne du Dragon Aphteux, se sont réunis de dizaines de Gnomes aux lunettes-gros-yeux, de Lutins aux ailes de papillon, de Fées aux chapeaux-champignons, de Gobelins phosphorescents, de Kobolds à la queue écaillée et aux yeux globuleux, des hybrides d’animaux et toutes sortes d’autres créatures fantastiques vaguement humanoïdes.
Dans une ambiance tendue, iels ont longtemps débattu de stratégies de résistances à Moremmasse et des risques de représailles sur leurs amis cachés ailleurs dans la ville. Les mines sont inquiètes, déjà à cause de la menace constante de se faire attraper et enfermer dans un camp de travail ou dans un sac à dos de polissé, mais aussi parce que ce ne sont pas toutes des créatures qui ont l’habitude de coexister, surtout dans l’espace si exigu d’une cave de taverne.
Les fées, par exemple, essaient de chanter leurs émotions effrayées mais résolues, tandis que les gobelins préfèrent moshpiter en cercle autour d’un combat à mort entre deux enfants humains. Les lutins, quant à elleux, font des pyramides humaines – enfin lutines – et se racontent des anecdotes de vie tout en débattant de nouveaux mots à inventer pour chaque chose unique de la réalité2. Les centaures décryptent la volonté des Esprits dans la course des étoiles. Les nymphes influent la course du pollen pour faire de la peinture qui colorent l’air…
Trop heureux de retrouver des amis qu’on croyait embarqué par les polissés de Moremmasse, tout le monde essaie tant bien que mal de revivre ses coutumes respectives, mais dans la promiscuité et les chuchotements fébriles de la clandestinité.
Les fées n’arrivent pas trop à trouver les tierces et les quintes, car les gobelins crient de plus en plus forts à mesure que les enfants faiblissent, le dos piqués par des pieux pour les empêcher de reprendre leur souffle et continuer à se battre. Du haut d’une pyramide de trois lutins de haut, donc presque un mètre cinquante, une lutine reconnaît parmi les gobelins hilares les trois frères Pitzi, Mitzi et Gorkan le Vivisecteur qui animent le combat. Pitzi fait des commentaires moqueurs, Mitzi prend les paris et Gorkan reste immobile, l’air sombre, à arbitrer les combats.
– Chut, moins fort, on va nous entendre ! Dit une fée.
– Mais ils sont en train de se castagner ! Renchérit Pitzi. Et plus fort que hier soir en plusse, ça craint rien !
– Allez, bon sang ! Battez-vous où on vous plante le cul, maudits humains !
– Non mais chut moins fort ! J’arrive pas à entendre le la !
Tandis qu’un des enfants frappent l’autre en pleurant « pardon, pardon ! », le plafond se brise au-dessus d’eux. Une avalanche de débris de planches et d’armures et de bras et de jambes et de cris et de poussière s’abat sur eux.
Une respiration consternée s’essouffle. Puis un lutin pointe un garde en hurlant :
– Aaaah ! Wurfel ! Je reconnais ! C’est Wurfel qui crie dans ce sac à dos à cheminée !
– Les polissés ! C’est les salauds qui ont incendié ma brasserie ! Gueule Gorkan.
– Ils ont détruit notre jardin médicinal pour en faire un « par-king » ! Ajoute une fée, furieux.
Du point de vue des Moremmassiens, ils ne voient que des petites créatures qui piaillent des choses comme « Amano patiti ! Nénéko filulaaaa ! » ou « Itigi Hopa Lopa ! ».
– Allez, choquez-moi tous ces sauvages ! Rugit le chef des polissés.
Et la bagarre général reprend plus fort que jamais, avec des renforts des deux camps qui s’élancent dans le tas en tombant depuis le rez-de-chaussée. Les hurlement fusent autant que les coups. De plus en plus de lames sont tirées. Le plancher s’effondre davantage. Des sortilèges moirés se mêlent aux arcs électriques.
Dans ce chaos de violence et de confusion, Mexis ploie d’un genou, sans trouver la force de se relever. Les piétinements ravivent des douleurs qui ravagent sa chair. Il a peur de mourir. Alors, du fond de son être, une voix d’enfant hurle « PLUS JAMAIS ! » et la cicatrice sur sa main convulse jusqu’à ouvrir l’œil fou. Ses veines noircissent tout son bras et le gonfle d’une force frénétique agissant par sa propre volonté. Sans le contrôler, son bras monstrueux se rue sur un soldat moremmassien éberlué que Mexis survive à ses attaques. Le polissé parvient in extremis à lever son bouclier pour parer aux frappes surnaturels du bras démoniaque de l’espion Papoto.
– LÉTHAL ! JE PASSE EN MODE LÉTHAL ! Parvient à dire le garde de Moremmasse.
Les gardes tirent une seconde poignée sur leur sac à dos-cage, ce qui libère d’autres tiques vampires qui intensifient l’électricité des lances chaud-coeurs jusqu’à rendre la décharge mortelle. C’est rarement utilisé, car les prisonniers se font plus rares, alors que l’industrie de la Méga-Machine a toujours besoin de rouages biologiques, la source de tous ses mouvements.
En plus, un tel nombre de tiques risquent de tuer le Farfadaise enfermé dans le sac… à éviter car ces créatures sont difficiles à capturer et s’avère une batterie facile à transporter, équivalente à une dizaine d’êtres humains dans la force de l’âge. En effet, les Farfadaises abritent d’immenses forces de vie qui ne se laisse jamais mourir, toujours pleine d’espérance. Un peu d’eau et quelques graines leur permettent de tenir plusieurs jours.
Or là, les Farfadaises dans les cages hurlent d’autant plus fort sous l’assaut d’encore plusse de tiques vampires qui chient ensemble des éclairs plus puissants. Les lances des gardes vrombissent bruyamment. Tout ce qui entre en leur contact tombe à terre en convulsant. Sauf Mexis.
Sa main devient griffue et de son bras squameux émergent de cornes3. Une frappe transperce le bouclier d’acier et agrippe le cou du polissé pour le broyer en fermant le poing. Le soldat gargouille piteusement avant de cesser de bouger pour toujours. Mexis sent son bras frémir de plaisir tandis que le sang chaud disparaît sous sa peau, comme quand tu bois du chocolat chaud. La pulsion meurtrière gagne en force et s’insinue dans le cœur de Mexis, et bientôt dans tout son être, étiolant sa volonté propre. La noirceur et les mutations atteignent le niveau de son épaule et progressent encore… Il se met à éventrer tout ce qui passe à sa portée de main.
Face à un tel massacre, toutes celles qui le peuvent s’enfuient le plus vite possible, sauf les deux polissés restants. Ils parviennent à maintenir leurs électrocutions prolongées sur Mexis, qui perd enfin connaissance. Mais son bras droit continue de s’agiter en tout sens, sans plus pouvoir entraîner le reste du corps à sa suite. Il ne reste que les deux gardes haletant au milieu de corps gémissants, évanouis ou décédés.
– Chef, chef… Dit le plus jeune des polissés, ahuri par la terreur.
– Oui, enseigne Galvopi ? Répond le plus vieux, désensibilisé par l’habitude de la guerre.
– C’est bizarre, ça… Ce bras qui bouge partout et qu’a tué Prumact !
– Bon sang mais rien n’t’échappe, enseigne Galvopi, bravo ! C’est vrai qu’ça pue la diablerie, c’t’histoire ! Ça va intéresser les techno-prêtres ! Allez, on l’embarque ! On va le mettre au frais, ce drôle !
À suivre…
1. Évidemment, les gants des polissés sont en caoutchouc.
2 Pour les lutins, il faut toujours inventer des mots car il n’y a pas dans le réel de répétition assimilables en un groupe de nombre. Il n’y a par exemple jamais DEUX chaises, il y a cette-chaise-brune-avec-un-accoudoir-plié-de-façon-rigolote et cette-autre-chaise-brune-avec-un-accoudoir-cassée-qui-pique-le-coude, mais jamais « les deux chaises ». Autre exemple : il y a cette colère haineuse et agressive dirigée contre quelqu’un et cette colère puissante et libératrice dirigée contre personne, mais pour défendre sa décision.
3Donc des cornes genre celle des rhinoceros, pas de la peau un peu dur.
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