ZGLONG – C.10 – VAO 3

Des vents cataclysmiques hurlent autour et à l’intérieur de Vao. L’adolescent essaie de regarder ses mains mais n’y parvient pas, comme si son être entier s’est déchiré pour étirer ses sens dans un ouragan. Le vent tourne et hurle partout. Vao n’est plus Humain, délimité dans un corps de chair et de sang. Non. Il a peur mais, peu à peu, avec toute la puissance élémentaire du vent qui se mêle à lui, qui devient lui, une excitation nouvelle l’emplit. Il ne voit ni n’entend, mais il perçoit tout de même, avec des sens différents, inconnus du règne animal. Il avance et le vent souffle. Il lève les poings et la foudre frappe. Il crie et le tonnerre gronde.

Vao flue, illimité. Il est souffle de vent qui fonce dans le ciel, caresse le sol de ZGLONG, secoue ses arbres, puis s’élève au-delà des nuages et là, Vao touche ses… propres…. pieds.

Vao est l’ensemble d’une chambre de convection.

Cependant, quelque chose continue de l’inquiéter. Une sensation, plus subtile et profonde, s’élève du fond de son être. C’est un sentiment étrange, qui ne lui appartient pas. Plus qu’un sentiment ; une présence. Comme une goutte d’encre dans un verre d’eau, comme un rêve qui s’avère être un souvenir. Bientôt, Vao entend en lui un chuchottement, lointain mais inquiétant, débagoulé dans un sabir fricatif.

La voix s’aggrave. La présence grandit et déverse en Vao un flot de visions d’une ère de pure fureur élémentaire, à une époque bien avant l’apparition de la vie sur terre. L’esprit de Vao et celui de l’inconnu se troublent, se mêlent jusqu’à la fusion. Le jeune Moremmassien voit tout à coup l’humanité comme des fourmis de fourmis insignifiantes, qui errent, […] et meurent sur la surface de ZGLONG. La terreur s’empare à nouveau de lui et l’attire tout au fond de lui-même, où il n’est plus qu’une pointe d’aiguille dans un crâne géant. Désormais, tout bouge en dehors de sa volonté.

Et le temps passe ainsi, dans un ciel qui clignote de jour en nuit, comme si le temps filait à toute vitesse. Ou parfois, tout au contraire, la pluie reste suspendue en l’air, comme si une seconde s’étirait pendant une semaine. L’existence de Vao alterne entre la sienne et sa possession par une force inconnue antédiluvienne. Entre les bascules d’une volonté à l’autre, leurs êtres se mélangent. Une pensée traverse Vao avant de s’interrompre brutalement et devenir un désir de vitesse irrésistible, puis retrouver au loin, dans le ciel, les images de la phrase qu’il commentçait à penser plus tôt.

« Fetit… Veur… CHINI… ? » s’entend songer Vao, avant de comprendre qu’il entend les pensées de l’inconnu, qui panique de se sentir parfois limité en un si petit corps de chair et de sang, qui survit quelque part dans cette tempête onirique. Pour l’inconnu, Vao est insupportablement solide ou liquide ; une chair lourde qui a faim, qui a soif, qui a froid, qui fatigue et qui souffre. L’inconnu ne connaît rien de cet état d’être-incarné-en-monde et cela le terrifie.

Une seule chose dans ce corps rassure la force venteuse : sa respiration. Un souffle certes désespérément ténu, mais familier, circule dans les poumons.

L’inconnu hurle des phrases en s’adressant à Vao qui est en lui, ou lui qui est en Vao… ?

– Hé ! Hé ! Héééééé ! Réveille toooooi !

– AAH ! Sursaute Vao en se redressant sur son lit, dans une pièce en pierres grises presque vide, en dehors d’une chaise, une fenêtre en meurtrière et… un visage incrusté dans une brique au plafond qui lui dit encore :

– Salut… Vao, c’est bien ça ? Sois le bienvenu au collège de magie de Boulard.

Le jeune moremmassien est trop choqué pour comprendre qu’une brique est en train de lui parler. Il halète dans ses draps en passant la main sur des picotements au visage qui se prolongent sur son torse nu en grandes cicatrices rouges ramifiées. Des traînées du rêve mugissent encore dans son ventre. Vao lève la tête vers le plafond, d’où provient la voix, avant que de la bile remonte vers sa bouche, l’obligeant à s’élancer hors du lit et vomir par terre.

– Ouh laaa… Tu as fait la fête, hier soir ? Deamnde le visage-brique.

– Hhh-hhhh hhh-hhh hhh bweuuuuhhaaarrgghhh ghhh hhh-hhhh hhh-hhh, continue de vomir Vao.

– Hum, bon, je—ouhh ‘y a beaucoup, hein. Oh la la… J’aimerais bien t’aider mais… je suis puni. Carnomancie pendant une semaine… Donc bon… pfiou… bref. Je disais : bienvenue à Boulard. Je m’appelle Aymeric. Aymeric la briqua haha oui on me l’a déjà faite cent fois… Bon, et toi ? Tu es Vao, c’est ça ?

– Hhh hhhh… oui ! Gheuu haaa. De l’eau ! De l’eau !

– Euh, alors, non, enfin peut-être plus tard. De toute façon moi, je peux pas bouger. Je suis encore puni deux jours, comme je t’ai dit.

– Hein ? Quoi ? Mais… on est où, là ?

– Au collège de magie de Boulard.

– Mais c’est où, ça ?

– Eh bien, à Vésouille.

– Ah. Ouuuuh. Gémit Vao en s’agrippant le ventre, secoué de nausées. Beuuuuarrrgh.

– Ouh laaa ! Sourit nerveusement Aymeric la brique. L’hypocras, ‘faut apprendre à doser, hein, hihihi.

Les nausées cessent et le vertige du rêve s’apaise. Alors, les souvenirs de la veille reviennent à l’esprit de Vao : Taldir, Zebi, le dieu de la Flamme Éternelle, les Orcs, le bateau… et cette sensation d’invasion à l’intérieur… Puis, plus rien. Enfin, ce rêve, cette voix… Il ne dit rien de tout ça. Après un moment à fixer le vide, il demande au visage dans la pierre :

– Euh, Aymeric, c’est ça ? Euh… en fait, comment… enfin pourquoi tu es… là ?

– Je te l’ai dit : je suis puni.

– Ah. Oh.

– …

– …

– Bon, bref, j’ai un message pour toi de la part de Taldir. Tu es prêt à l’écouter ?

– Mh-h. Acquiesce mollement le moremmassien.

La brique ouvre grand la bouche et, sans plus la remuer, la voix de Baftalip résonne dans la petite pièce :

– « Bonjour, divin Vao. C’est moi, Taldir. Je suis navré de ne pas être présent pour votre réveil. Je viendrai vous voir aussi vite que possible. J’ai réussi à convaincre le collège de magie de Boulard de vous recevoir comme étudiant. Car ici, vous serez non seulement à l’abri de Malganis et de ses Orcs, mais vous pourrez aussi entraîner votre pouvoir sacré ! Restez donc ici, de grâce, pour votre sûreté et pour vous préparer à votre glorieuse destinée ! Deux de mes acolytes et moi-même viendront bientôt pour vous aider. Pour l’instant, une guide devrait venir vous expliquer le reste pour profiter de votre nouvelle vie à Boulard ! Gloire à Zebi, gardien de la flamme éternelle, dont vous êtes l’élu. À bientôt. »

– Et pour finir, voici le mur des héros de Boulard ! Explique Dylda, l’élève de deuxième année qui se charge de faire visiter le collège à Vao.

Ce dernier est sous le charme de Dylda, une ado d’un an son aînée1. Elle est venue le chercher dans sa chambre avec de beaux vêtements parfumés, aux couleurs de « Shoush », l’une des cinq maisons du collège de Boulard. Au moment où Dylda a franchi la porte, Vao est tout de suite tombé sous le charme de ses yeux noirs en amande, son nez mutin et son grand foulard bleu-argenté recouvrant ses cheveux. Avec la bouche entrouverte, Vao a suivi Dylda à travers les nombreux corridors, escaliers, dortoirs, salles de classe, réfectoires, bibliothèques, jardins, latrines et bien d’autres lieux dont il n’a rien retenu, jusqu’à maintenant, dans un couloir aux portraits des anciens élèves de Boulard devenus célèbres.

– Déjà, tous ceux qui sont acceptés à Boulard ont une destinée exceptionnelle, poursuit Dylda. Mais ceux sur ces tableaux-là, ils sont vraiment entrés dans la légende, tu vois ? Regarde là, c’est Vormita. Pendant la guerre contre le Néant, elle a tenu tête à TROIS anti-entités cosmophages grâce à ses pouvoirs du nénuphar poivré.

– Hein ?

– Et là ! Zurbuz, qui a repoussé sa mort jusqu’à 234 ans grâce à ses sortilèges Tournesols Biréfringents !

– Euh…

– En haut, c’est mon préférée : Kamelto, le génial inventeur ! C’est à lui qu’on doit le havresac polydimensionnel, le lupteur de méridiens manafiques, la loupe d’accélération entropique et le fameux sortilège des plans non-convexes.

– Je… Je comprends pas.

– Hihi, tu es moremmassien. Ton peuple ne comprend rien à la magie ! Alors c’est normal que tu sois un peu perdu ici… Mais je t’assure que si tu t’appliques aux cours de Boulard, tu vas apprendre à reconnaî–

— Bleeeuuurghh haaaa, vomit Vao.

– Oh non, pas encore !

Dylda se penche vers Vao, à quatre pattes vers le sol, et lui pose une main sur l’épaule. De la chaleur de sa peau s’écoule un torrent d’émotions puissantes qui s’entrechoquent à l’intérieur du moramassien, en plusse du vomi et cette sensation d’une présence étrangère en lui… Qui remonte tout à coup jusqu’au front et s’étend partout dans son être, réduisant la présence de Vao à l’intérieur de lui-même à une tête d’épingle.

– ça va, Vao ? Je vais te chercher un–

– UGNHA R’YLGAKRAITH NOÏGAL KETNAAA ! SHHHHH WWWHOOOOO ! S’écrie Vao, les yeux révulsés, avec une autre voix, grave et sèche, avant d’inspirer violemment puis de souffler de prodigieuses rafales de vent qui projettent Dylda jusqu’au mur, où sa tête se cogne brusquement. Avec un bruit choqué, elle s’effondre au sol, sans plus bouger. L’inconnu à l’intérieur de Vao continue de hurler à travers lui, dans un langage plurimillénaire :

– KLIBOZI BIA K’TOL DERMA TO GARKA NUUUUUUHHHH !

Et de respirer avec une puissance surnaturelle, ce qui alimente bientôt un véritable ouragan qui arrache tous les tableaux des corridors aux arches gothiques. Plein d’étudiants alentour s’enfuient dans le désordre. L’un d’entre eux, nommé Vlatul, se précipite vers une hydromancienne dans une salle de classe non loin.

– Professeure Glimed ! Professeure Glimed ! Venez vite ! Il y a un élève qui a, euh, je pense qu’il a… raté un sortilège ou bien un test de…

Habituée à ce genre d’incidents, l’enseignante se rend vers les cris en marchant et, au détour d’un virage, Glimed voit des pages de livres, des tableaux, des morceaux de tapisseries et autres objets virevolter en tous sens et se briser contre les murs.

Elle s’approche encore. Le vent s’intensifie, jusqu’à lui faire plisser des yeux. Au dernier tournant, elle découvre Vao, au milieu d’un cyclone qui s’accélère au rythme de sa respiration surnaturelle, parfois saccadée par des mots

– du langage primordial hérétique ?!, murmure-t-elle, choquée d’entendre ces termes interdits ici par l’Inquisition punédaille depuis des siècles.

Le vent est si fort et chaotique que Glimed perd l’équilibre et manque de tomber. Elle rebrousse chemin jusqu’à l’angle du corridor, où Vlatul a cessé de la suivre, craintif mais toujours soucieux d’aider.

– Vlatul ! Va dans la salle des maîtres et dis à tous les adultes que tu croises de venir m’aider ici !

L’élève obéit. L’enseignante jette un bref coup d’oeil par-delà le mur, où Vao, parmi des bourrasques hurlantes, trébuche sur ce qui ressemble au corps d’un élève de Boulard. Glimed ouvre le clapet de son vertox. La mana afflue par les câbles de l’appareil dans ses veines. Un fourmillement tantôt chaud, tantôt froid se répand partout dans son corps. Elle scande alors les formules magiques consacrées de l’hydromancie, synchronisées avec ses mains qui multiplient des figures géométriques complexes.

En tant que magicienne soumise à l’Inquisition punédaille, la professeure de Boulard limite sa pratique à sa propre personne. Interdiction, par exemple, de manipuler le sang à l’intérieur d’un être humain. Et pour ce qui est de l’eau, l’air ambiant est trop sec pour en extraire l’humidité. C’est donc par les pores de sa peau qu’elle extrait des gouttes et les réunit en un ruban ruisselant qui ondule autour de ses doigts.

D’un geste vif, elle pivote et s’engage dans l’allée de l’épicentre de la tempête. Elle se baisse pour éviter une chaise, sans perdre le contrôle de son sortilège d’eau puis, en achevant une nouvelle incantation, élance sa main et propulse le liquide en un trait qui flue à toute vitesse vers Vao. Mais en entrant dans le tourbillon autour de sa cible, la structure magique de l’eau s’étiole si bien que seules quelques gouttelettes touchent Vao à la joue et à l’épaule, avec suffisamment de puissance pour que deux estafilades se mettent à saigner.

Glimed baisse les épaules de dépit d’une part, car son sortilège a été presque sans effet, alors qu’en temps normal, il peut transpercer un homme en cuirasse au triple de la distance. D’autre part, elle s’affaisse de fatigue, car pratiquer la magie est épuisant telles dix minutes de jogging instantanément.

Mais Glimed ne peut pas s’apitoyer bien longtemps, car la douleur de Vao attire son attention sur elle. Le corps possédé s’essaie à l’exercice nouveau de faire marcher des jambes humaines avec un succès mitigé, mais suffisant pour que le jeune moremmassien titube bientôt dans la direction de l’hydromancienne.

En reculant, la professeure se heurte contre un squelette ambulant, traînant derrière lui un petit chariot rempli de nécessaire au nettoyage de Boulard : seaux, balais, serpières, fioles aux humeurs d’huile essentielle et caetera.

– Ah ! Gjashni, vous m’avez fait peur ! Concède l’hydromancienne. Venez, ne restons pas là. Il n’y a rien à faire pour l’inst–

Gjashni lui tend un seau rempli d’eau.

— ooooohhh !

Vao, ou plutôt l’entité mystérieuse qui possède le corps de Vao, chancelle dans les corridors du collège de magie de Boulard, en soufflant toujours un vent de tempête. L’adolescent possédé parvient bientôt entre deux portes de salles de classe, derrière lesquelles se cachent Glimed, Gjashni et Vlatul, revenu sans avoir trouvé personne d’autre que Gjashni, un des concierges de Boulard.

– Tout le monde est prêt ? Chuchotte Glimed à Vlatul, puis avec un signe de l’autre côté du couloir, où une moitié de crâne humain émerge du cadre de la porte, puis bientôt ses phalanges serrées en poing, sauf le pouce en l’air.

Les deux vivants ajustent des binocles élastiques pour les protéger du vent, puis se cramponnent au mur aux moments où les rafales s’intensifient, car Vao n’est plus qu’à quelques mètres. Gjashni fait glisser son seau d’eau sur le sol qu’il a rendu savonneux jusqu’aux pieds du jeune moremmassien. Vlatul, en bafouant les lois punédailles, transfère une partie de son énergie vitale jusqu’au professeure Glimed, en tenant une corde d’Ysqion qui leur rentre dans la peau à tous les deux. La mage d’eau, renforcée par la vitalité de l’étudiant, précipite sa propre puissance magique en tendant le bras vers le seau.

Le liquide s’élève hors du récipient en formant une bulle d’eau et englobe toute la tête de Vao, qui se noie tout en restant debout. Dès qu’il bouge pour sortir de la sphère et trouver de l’air, Glimed déplace l’eau afin d’épouser ses mouvements et garder la tête dans la bulle inversée.

Dans ces conditions, l’inconnu dans le moremmassien ne parvient plus à souffler sa propre magie pour entretenir son mini-ouragan. Il sent son corps-prison faiblir de seconde en seconde, s’alourdir, ployer le genou et se remplir de panique. La sensation de mourir fait perdre tout contrôle à l’inconnu, qui se retire loin à l’intérieur de Vao. L’esprit de celui-ci réinvestit son propre corps, si bien qu’il ressent son asphyxie avec une acuité beaucoup plus tranchante que lorsqu’il était tapi tout au fond de lui-même.

Voyant le succès de leur manoeuvre, Glimed déplace son sortilège. La bulle d’eau s’élève au-dessus du jeune humaine ruisselant, qui tousse plus qu’il ne respire pour retrouver de l’oxygène.

– Tu… tu vas bien ? Demande Glimed, compatissante, mais à l’affût du moindre danger.

– Hhh-hhhhh hhhh-hhhh ? Ahhh qu’est-ce qui se passe ? Vous êtes qui ? Elle est passée où Dylda ?


À suivre…


1Donc 15 ans, si vous suivez bien.

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