Il était une fois un mendiant dans une grande ville.
C’est un homme souvent fatigué et triste, mais inlassablement passionné par son message.
Le mendiant
Nous sommes tous une grande et unique famille ! Réjouissons nous du don sublime d’exister, dans la joie du dialogue, de l’entraide et du partage !
Personne ne lui répondait, mais il continuait de parler.
Le mendiant
Qui me fera la grâce de la vérité ? C’est à dire d’un Face-à-Face nu, sans les masques du maître ou de l’esclave, de l’homme ou de la femme, du compatriote ou de l’étranger ? QUI ?!
Personne ne lui répondait, mais il continuait de parler.
Le mendiant
S’il vous plaît ! Je désire TELLEMENT goûter à la beauté de l’univers qui se regarde lui-même, par deux Visages tissés dans le Même-Tout !
Mais personne ne lui répondait. Alors il pleurait. Pire que les regards méprisants, c’était l’absence de regard qui le mettait en colère. Alors il criait.
Le mendiant
HAA comme je hais ces mensonges qui recouvrent nos visages de masques immondes et qui nous divisent et nous isolent ! Ne voyez-vous pas que nous sommes tous les mêmes êtres de chair et de sang, et qu’aucune vie n’est moins sacrée qu’une autre ? Ne sentez-vous pas que vous êtes LIBRES ! Libres d’ignorer les prêtres qui vous disent quoi penser ! Libres d’ignorer les rois qui vous disent quoi faire ?
Tandis qu’il parle ainsi, des soldats du seigneur de la cité viennent à lui et le frappent si mal que le mendiant tombe au sol.
Un soldat
Voilà, à terre face à ton maître ! Et la prochaine fois, je frapperai avec mon glaive et tu ne relèveras jamais.
Puis les hommes d’armes s’en vont en riant. Alors, le mendiant part dans la forêt pour prendre soin de ses douleurs, puis revient un jour dans une autre rue pour parler à qui voulait bien l’entendre, c’est-à-dire personne. Et c’est ainsi que vivait le mendiant.
***
Un jour, un jeune homme s’assied à côté du mendiant et l’écoute attentivement, puis lui demande.
Le jeune homme
Est-ce que tu dis la Vérité ?
Le mendiant
Si nous nous faisons face et que nous parlons sincèrement, alors oui, je crois que c’est la vérité.
Là-dessus, le jeune homme écrit la phrase du mendiant dans un carnet.
Le mendiant
Qu’est-ce que tu fais ?
Le jeune homme
J’écris la vérité.
Le mendiant
Euh, mais la vérité ne peut pas être figée dans une phrase ! La vérité est dans le dialogue d’un Face-à-Face nu, qui est sans cesse changeant !
Le jeune homme
Je ne comprends pas.
Le mendiant Ivokila
Eh bien… Regarde ! Mon nom est Ivokila, et toi ?
Pensetro
Je m’appelle Pensetro.
Le mendiant Ivokila
Enchanté, Pensetro ! Et comment te sens-tu, en ce moment ?
Pensetro
Euh, comment ça ?
Le mendiant
Eh bien, nous sommes dans une rue, il y a notre frère le soleil, mais aussi nos semblables qui s’agitent et font du bruit en tout sens. Comment tout cela te fait sentir ?
Pensetro
Je… Je ne sais pas.
Le mendiant
Mmh, je suis inquiet pour toi qui a un ventre muet.
Pensetro
Un ventre muet ? Je ne comprends pas.
Le mendiant
Eh bien, je serai ravi de dialoguer avec toi sur les sensations et les émotions. Toi qui ose dire quand tu ne comprends pas, et qui désire la compréhension. J’aime ta sincérité. Mais, je souhaite pour l’instant terminer notre discussion sur la vérité.
Pensetro
Ah, oui ! Alors ?
Le mendiant
Eh bien, mon cher Pensetro, nous venons d’en vivre un bon exemple ! Nous nous sommes échangés nos prénoms. Nous avons fait connaissance.
Pensetro, marmonne en écrivant dans son carnet
Mmh, donc la vérité, c’est de nommer les choses…
Le mendiant
Euh… Alors moi, ce que je dais, c’est que la Vérité, c’est un dialogue sincère, quelles que soient les choses qui sont nommées. Parce que, dans un dialogue, il y a une réciprocité immédiate, alors chacun est libre de demander que les choses soient nommées différemment si jamais il y a une incompréhension. Mais ? Tu notes ça aussi ?! Mais regarde moi Pensetro et respires. Comment te sens-tu par rapport à ça ? Est-ce que ça t’apporte de la joie ?
Pensetro
Je… Je ne sais pas ce que je sens.
Le mendiant
Mmh, oui alors parlons de cela, si tu le veux bien. Oui ? Très bien. Dis moi, Pensetro, quand as-tu ressenti quelque chose pour la dernière fois ?
La conversation d’Ivokila et de Pensetro se poursuit. Pensetro s’arrête souvent pour écrire ses pensées dans son carnet, car il a peur d’oublier, malgré les implorations du mendiant à faire confiance aux ressentis de l’instant présent, car la joie de la qualité sensible de l’existence est pour lui une précieuse boussole.
Pensetro est déconcerté par sa rencontre, mais il revient souvent voir le mendiant. Il aimait se tenir à côté d’Ivokila et écrire ce qu’il fait et ce qu’il dit. Mais lorsqu’il est invité à parler lui-même, il demeure hésitant à savoir ce qui est juste pour lui de dire, de faire et même de ressentir.
***
Un autre jour, Pensetro ne vient pas seul. Une personne portant une guitare l’accompagne.
Pensetro
Ivokila, je te présente mon ami Ouin-Ouin-La-la. Dis-moi, suis-je dans la vérité, moi qui vient de te nommer cette personne ?
Le mendiant
Oh la la Pensetro ! Pour la dernière fois, la vérité n’est pas une marche à suivre, sapristi ! … Mais merci. Enchanté Ouin-Ouin-La-La, je suis Ivokila.
Ouin-Ouin-La-La
Et moi de même ! Vous êtes inspirant ! J’ai composé des chansons avec les magnifiques paroles que Pensetro nous rapporte de vous !
Le mendiant
Quelles paroles ?
Ouin-Ouin-La-La, à l’attention de Pensetro
C’est curieux, je l’imaginais bien plus beau.
Le mendiant
ça m’est bien égal comment j’existe dans ta tête ! Exister dans la réalité me suffit largement ! Et je suis attristé que tu m’ignores alors que je t’ai posé une question.
Ouin-Ouin-La-La, toujours tourné vers Pensetro
Haha ! Tu avais raison, Pensetro, il est extraordinaire !
Le mendiant
Haaa ! Maintenant je suis en colère, car tu persistes à m’ignorer !
Ouin-Ouin-La-La
Oh la la, détends-toi un peu, l’ami !
Le mendiant
Je ne suis pas ton ami ! Et tu n’as pas à m’ordonner de me détendre ! Je suis triste et en colère d’être ignoré ! Et maintenant j’ai même peur !
Ouin-Ouin-La-La
De quoi avez-vous peur ?
Le mendiant
Eh bien, plutôt que d’accepter que je suis triste et en colère, tu veux que je change… Tu tues ma vérité et j’ai peur que nous n’ayons jamais un dialogue vrai, Ouin-Ouin-La-La.
Ouin-Ouin-La-La
Oh, pardon. Je… Je ne voulais pas. J’avais peur, moi aussi, car je me sentais bête face à toi et je m’en voulais d’avoir manqué ma première impression.
Le mendiant
Une impression ? Tu veux dire que tu souhaites que j’aie dans ma tête une image de toi qui… me soit agréable ?
Ouin-Ouin-La-La
…
Le mendiant
Afin peut-être que, ayant cette image agréable de toi en tête, je t’apprécie et désire ta compagnie..?
Ouin-Ouin-La-La
Oui, exactement !
Le mendiant
Mais je t’aime déjà ! Et je n’ai pas besoin d’avoir une image de toi dans ma tête, car tu es déjà devant moi.
Ouin-Ouin-La-La
Mmh, eh bien l’image qui te restera de moi quand je serai parti.
Le mendiant
Mais n’est-ce pas fatiguant de veiller à ce que les autres gardent une image de soi qui leur est agréable. Que faire des gens qui ne t’estiment agréables pour eux que si tu te plies à leurs exigences, alors qu’elles sont contraires à ce qui te rend joyeux ?
Et la conversation se poursuit ainsi, et le cœur de Ouin-Ouin-La-La ressent peu à peu l’immense tristesse de façonner son être selon les exigences des autres. Il comprend que c’est cela, le masque ; une vie déformée par les attentes des autres, les conditions de leur sympathie et la peur de leurs punitions. Ouin-Ouin-La-La découvre aussi que ses propres attentes déforment la vie authentique des autres. Et aussi, les attentes des autres demeurent en nous, si bien qu’on se plie à leurs attentes même quand les autres ne sont plus là. Ouin-Ouin-La-La ressent même qu’il s’efforce de porter plusieurs masque : celui de « l’homme qui a toujours de l’esprit », « l’homme qui est toujours joyeux »,…
Ouin-Ouin-La-La
Mais tout cela est affreux, Ivokila. Je ressens une tristesse si grande qu’elle va me tuer. Soit par les drogues de l’oubli, soit par le suicide. En tout cas, je vais en mourir.
Cette confession émeut le mendiant, alors il se lève et prend Ouin-Ouin-La-La dans les bras. Bientôt, tous deux pleurent longtemps. Pendant ce temps, Pensetro écrit dans son carnet « il est important de faire un câlin et de pleurer », tout en restant en retrait, impassible, mais satisfait d’avoir écrit.
Ouin-Ouin-La-La
Quelle horreur ! La vie est une fête où personne ne danse ! Quelle folie ! J’ai l’impression que je vais en pleurer toute la vie !
Le mendiant
Oui, moi aussi.
Fatigués par leur tristesse, ils s’assoient contre le mur de la rue et pleurent encore, sous l’indifférence ou le mépris des passants. Pensetro commence à comprendre pourquoi le mendiant est si souvent dans cette position. Enfin, les sanglots se font de moins en moins fréquents.
Ouin-Ouin-La-La
Je ressens aussi une petite chaleur au cœur, discrète mais profonde.
Le mendiant
Oh oui ! Moi aussi ! Oh, c’est merveilleux ! Oh, comme c’est beau de me sentir relié à toi, mon frère !
Alors, ils se regardent en souriant, puis en riant et puis ils se lèvent. Ouin-Ouin-La-La joue de la guitare tandis que le mendiant danse.
Puis, des gardes du roi arrivent et demandent en quel honneur est cette fête, car les prêtres n’ont décrété aucune célébration sacrée en ce jour. Le mendiant leur explique, sans cesser de danser, qu’ils sont tout deux dévastés de se sentir vivants parmi les morts, mais qu’ils sont heureux de ressentir ce désespoir ensemble, sans masque.
Le garde frappe le mendiant au visage, qui s’écroule à terre. Ouin-Ouin-La-La prend la fuite, tandis que Pensetro recule encore et décrit frénétiquement ce qu’il voit dans son carnet, en évitant les regards. Les gardes météorisent le corps prostré du mendiant, qui hoquète de douleur.
Le mendiant
Pourquoi me frappez-vous, mes frères ? Je ne faisais que me réjouir d’exister !
Un soldat
TAIS-TOI ! TU N’ES PAS MON FRÈRES, TU ES UN CHIEN !
Comme les soldats frappent de plus en plus fort, Pensetro craint qu’Ivokali ne meurt. Il prend peur et dit :
Pensetro
Euh, je demande la justice du roi ! Hé ! Hé, ho ! Je demande la justice du roi !
Voyant aux riches vêtements de Pensetro qu’il est de haut rang, les gardes cessent de battre le mendiant et le traînent au palais pour qu’il soit interrogé par le roi. Le mendiant refuse de l’appeler « maître » et le tutoie. Il explique une fois encore que tous les êtres humains sont frères et sœurs, et que la hiérarchie est un mensonge qui divise et isole l’humanité. Tout cela énerva beaucoup le roi, qui ordonne que le mendiant jeté en prison pour être tué le lendemain.
***
Pendant cette nuit, trois hommes arrivent à la cellule où le mendiant est enfermé.
Le mendiant
Pensetro ? Ouin-Ouin-La-La ? Mais que faites-vous ici ? Et qui est cet homme aux mains couvertes de sang ?
Mexis, en soulevant les gonds de la porte grillagée avec un pied-de-biche.
Je m’appelle Mexis et nous n’avons pas le temps de discuter. Suis-moi !
Le mendiant
Non ! Je ne suivrai pas un assassin !
Mexis, surpris
Mais tu vas crever si tu restes ici !
Le mendiant
Eh bien, je mourrai en homme libre d’avoir dit sa vérité jusqu’au bout.
Mexis, rigolard
Nom de Dieu, Pensetro, t’avais raison ! C’est un sacré allumé, ton guru ! Bon ben désolé pour ta gueule, que j’aime bien comment elle cause.
Mexis frappe sèchement le mendiant derrière la tête, si mal qu’il s’évanouit. Au réveil, le mendiant se retrouve ailleurs dans la ville, dans une autre pièce, face à Mexis.
Le mendiant
Pourquoi m’as-tu frappé ?
Mexis
Parce que ça suffit les hippies qui se laissent crever comme si leur vie n’a aucune valeur ! Tu voulais pas vivre, alors je t’ai forcé la main.
Le mendiant, après avoir réfléchit quelques instants
Mmh, c’est la première fois qu’un homme d’arme répond à ma question. Merci.
Mexis
De rien ! Mais je ne suis pas un homme d’arme moi, à la base. Enfin pas avant que notre connard de roi me confisque mes terres ! Fumier !
Le mendiant
J’entends ta colère.
Mexis
Rien à foutre ! Crève-moi plutôt ce gros poussah qui nous gouverne et redonne moi mes terres, et là je serai content !
Le mendiant
C’était donc pour participer à ta guerre que tu m’as libéré ?
Mexis
Pensetro dit que tu feras un bon roi. Hahaha la gueule que tu tires ! Eh ouais mon couillon ; on va te mettre sur le trône !
Le mendiant
Mais je ne veux pas du tout être roi ! Je n’arrête pas de répéter que je rêve d’un monde où il n’y a ni maître, ni esclave ! Je ne serai donc ni le maître, ni l’esclave de personne !
Mexis
Héhéhé, c’est bien pour ça que tu feras un bon roi ! Mais t’inquiète, on s’occupe de tout. T’auras juste qu’à poser ton cul sur le trône le moment venu.
Le mendiant
Mais non !
Mexis
Mais si !
Le mendiant
MAIS NON !
Mexis
MAIS SI !
Le mendiant, les larmes aux yeux
Mais tu me voles ma liberté, salaud !
Mexis
Rien à foutre !
Le mendiant
Mais tu me tues !
Mexis
Ah non, quand-même pas !
Le mendiant
Mais si !
Mexis
Mais non !
Le mendiant
Mais si ! Je te dis ma tristesse d’être forcé par ta volonté contre la mienne, et tu me dis que tu t’en fous. Ma tristesse, c’est ce qui est vivant en moi. Or ma vie, tu l’ignores. Donc tu me tues.
Mexis
Ouf.. ! Ces conneries-là, ‘faut voir avec Pensetro. Pour moi, t’es vivant, donc je t’ai pas tué. Point.
Le mendiant
…
Mexis
Eh ouais mon gars, parler ça sert à rien quand l’autre écoute pas. Et toi, vu que tu sais rien faire d’autre que de parler, bah tu sers à rien ! Mais c’est tant mieux, hein. Parce qu’entre un roi qui fait rien et un roi qui fait de la merde, je préfère un roi qui fait rien.
***
Là-dessus, Mexis s’en va et le mendiant retourne dans les rues vivre comme il l’avait toujours fait, en mangeant les miettes de la ville et en racontant sa tristesse d’être entourés de gens masqués et enfermés dans des cages en pierre. Parfois, Pensetro, Ouin-Ouin-La-La ou Mexis le rendent visite. Le mendiant leur parle souvent de son désir de célébrer la vie, car tout est sacré, et qu’ils sont libres de le faire quand ça leur chante. D’ailleurs, ils chantent et jouent de la musique ensemble, parfois. Si des gardes arrivent, Mexis les repousse, car c’est un guerrier redoutable. Ou alors, il force le mendiant à fuir en le prenant par le bras pour le cacher en lieu sûr. Là où Mexis entraîne de plus en plus de jeunes hommes à l’art du meurtre, en leur promettant toutes sortes de kiffes si jamais ils l’aident à tuer le roi le moment venu.
Et ce jour arrive, menés par Pensetro, Mexis et Ouin-Ouin-La-La, des révolutionnaires attaquent le palais royal. La ville s’emplit d’une fureur et d’un vacarme plus désorganisé que d’habitude, jusqu’à ce que « le roi est mort ! » retentisse dans toute la ville.
Le calme revient, mais une rumeur frénétique bruisse de partout. Pensetro, Mexis et Ouin-Ouin-La-La se présentent devant le mendiant. Pensetro a la mine sévère et froide, avec dans les yeux une étincelle de folie, celle qui croit savoir le sens de l’Histoire, c’est-à-dire qu’il croit savoir absolument tout ce qui est bon pour les autres à leur place. Ouin-Ouin-La-La semble soulagé, heureux d’être au centre de l’attention, vainqueur courtisé de toute part. Mexis savoure sa vengeance, mais s’enivre déjà pour tenir à l’écart l’évanescence de sa satisfaction. Tous trois s’agenouillent devant le mendiant, imités par plein d’autres personnes.
Le mendiant, effrayé
Relevez-vous, bon sang de bois ! Je ne peux pas être votre maître, puisque vous l’êtes déjà pour vous-même.
Pensetro
Le roi est mort, Ivokila. Plus personne ne fera obstacle à ta parole.
Le mendiant, en larmes
Bien sûr que si ! Car je vois devant moi qu’il y a toujours des meurtriers avides d’obéissance ! J’entends d’ici les lamentations des veuves et des orphelins ! OH, MALÉDICTION, COMMENT EN ÊTES-VOUS VENUS À TUER EN M’ÉCOUTANT, ALORS QUE JE N’AI PAS ARRÊTÉ DE VOUS RACONTER QUE TOUTE VIE EST INFINIMENT SACRÉE ?!
Le mendiant pleure hurle convulse déchire ses vêtements jusqu’à la nudité complète. Tant de frères et de sœurs sont morts. Ses amis sont morts à l’intérieur, malgré toute la vie dont il a essayé de leur témoigner, sans se lasser. Mais en vain, en vain, en vain…
Le mendiant
PARTEZ !
Pensetro
Mais le peuple attend son nouveau roi.
Le mendiant
MAIS MERDE PENSETRO ! POUR MOI CE QUE TU DIS N’A AUCUNE SENS ! C’est quoi « le peuple » ? C’est qui ? Je ne vois que des êtres uniques et inimitables, moi ! Pas une masse, comme toi ! Il n’y a que les fous qui voient en masse, en statistique, des chiffres à la place des êtres vivants ! Et « le roi » non plus, ça ne signifie rien pour moi ! Ou alors nous le sommes tous ! Tout le monde devrait se prosterner devant tout le monde ! Ou alors personne ne se prosterne devant personne ! Allez, foutez-le camp, maintenant !
Mais personne ne part, alors le mendiant ferme les yeux et s’endort. Au matin suivant, plein de gens sont encore autour de lui lorsqu’il se réveille. Enfin Mexis s’impatiente et le relève de force.
Mexis
D’accord, tu veux pas régner.Tu veux qu’on soit libre. On a pigé. Mais viens ! Regarde ce que les gens font de ta liberté.
Mexis traîne le mendiant ailleurs dans la ville, sur une grande esplanade où un homme (Mégalo-Polytraumat’), entouré d’hommes d’armes et des religieux, proclament devant plein de gens :
Mégalo-Polytraumat’
PROSTERNEZ-VOUS DEVANT MOI ! CAR JE SUIS LE DESCENDANT DES DIEUX EUX-MÊMES ! JE SUIS VOTRE NOUVEAU ROI !
Un à un, les gens se prosternent devant lui. Alors, le cœur du mendiant se remplit de colère et il se précipite à sa rencontre, debout au milieu de gens agenouillés. Mexis le suit, en serrant la garde de son épée et en ordonnant à ses soldats de se tenir prêt à pratiquer le meurtre de masse.
Le mendiant
COMMENT OSES-TU DIRE CELA ? NOUS SOMMES TOUS DES ENFANTS DE DIEUX, TOI PAS PLUSSE QUE QUICONQUE ! NOUS SOMMES TOUS UNE GRANDE ET UNIQUE FAMILLE TISSÉE DANS LE MÊME DIEU, QUI EST TOUT CE QUI EST !
Mégalo-Polytraumat’
TOI ! COMMENT OSES-TU RESTER DEBOUT FACE À MOI ? Puis il pointe du doigt une statuette peinturlurée portée solennellement par un homme qui a un grand chapeau. Ne vois-tu pas que je suis désigné par les dieux ?
Le mendiant
Non mais tu n’as pas écouté ce que je viens de te dire ? Je ne m’incline que devant celui qui sait s’incliner, ou alors personne ne s’incline devant personne. Car tout est sacré ! Enfin, sauf la matière mutilée par l’inconscience, comme ta statuette dégueu’.
Mégalo-Polytraumat’
BLASPHÈÈÈÈÈÈÈÈME !
Mégalo-Polytraumat’ tire son épée et se précipite sur le mendiant. Mexis se rue devant lui pour le protéger en croisant le fer avec Mégalo-Polytraumat’. Pendant le combat, le mendiant s’évertue vainement à leur rappeler qu’ils sont frères, qu’ils ont tous deux une bouche, deux yeux, qu’ils mangent quand ils ont faim, qu’ils rigolent quand on les chatouille, etc. Les deux guerriers n’écoutent rien, occupés qu’ils sont à se battre. Lorsque Mexis a l’ascendant, il pousse le mendiant à l’écart du combat, qui revient à chaque fois leur crier leur folie dans les oreilles.
Enfin, Mégalo Polytraumt’ tue Mexis et le mendiant et voilà, c’est la fin de l’histoire et rien n’a changé. Emmedéaire non, même si c’est souvent arrivé dans l’histoire de notre monde gorgé de sueur, de larmes et de sang. C’est Mexis qui « gagne », c’est à dire qu’il transperce Mégalo-Polytraumat’ avec son épée, qui s’effondre et défuncte bruyamment.
Le mendiant hurle de désespoir mais ne se déchire pas les vêtements, car il est déjà nu. Le silence revient, les gentes se relèvent et entourent le mendiant. Celui-ci pleure longtemps sur le cadavre de Mégalo-Polytraumat’ en murmurant « mon frère a tué mon frère, mon frère a tué mon frère… », tandis que derrière lui, Mexis nettoie son épée gravement (complètement dissocié biéçur). Enfin, le mendiant relève la tête et dévisage les personnes qui l’entourent avec une résolution nouvelle.
Le mendiant
Mexis, serais-tu d’accord d’enlever les pavés de la ville là où notre frère est mort ?
Mexis hoche la tête et s’en va, avant de revenir avec une pioche et se mettre à frapper la pierre, qui vole en éclat.
Le mendiant
Ouin-Ouin-La-La, serais-tu d’accord de jouer la musique que t’inspire ton cœur en ce moment ?
Ouin-Ouin-La-La hoche la tête et laisse monter sa peine en cherchant une mélodie sur sa guitare.
Le mendiant
Pensetro, serais-tu d’accord de décrire ce qu’il se passe pour que nous n’oublions pas cette tragédie ?
Pensetro hoche la tête et cherche son papyrus et son calame. Tous trois semblent ravis d’obéir au mendiant, qui sent bien qu’une admiration aveugle les animent ; non pas la conscience libre et sensible face à la mort d’un frère, profondément émue, soucieuse de rendre hommage à cette inépuisable tragédie. Mais aujourd’hui, le mendiant est trop fatigué pour partager son sentiment, ou trop horrifié de ne rencontrer une fois encore que de l’incompréhension ou des moqueries. Alors, il se contente de les regarder lui obéir et de murmurer « comme j’aurai aimé que le feu soit déjà allumé ».
Le mendiant enterre Mexis-Polytraumat’. Il dit sa tristesse qu’un Autre Visage s’est défait dans le Même-Tout, qu’un tesselle des Mosaïques s’est cassé et prive le monde de sa couleur, ou du moins des couleurs potentielles qu’il aurait peut-être pu avoir un jour. Car là, clairement, son visage avait été recouvert de couleurs ternes et distordues qui ne lui avait jamais appartenues, et qui n’étaient que mensonges répugnants. Le mendiant dit aussi sa consolation que cependant, rien n’a été retiré du cosmos ; cet insondable champ d’énergies qui dansent pour niels-mêmes, dans lequel tout est grâce, les visages se font et se défont, que ce soit une montagne, un lac, une chouette ou un humain tel que Megalo-Polytromat’. Un jour, tout le monde comprendra. Nous ne pouvons qu’aimer. C’est tout ce qui être. Ce n’est qu’une question de temps avant que l’aube revienne dans cette longue LONGUE nuit. Tout le monde suit sa joie, souffre, suit une joie plus pure, encore et encore. Mais souffrir, oui. Ne pas taire son incompréhension, sa terreur, sa rage, son désespoir, non. Parler, pleurer, hurler. Maintenant.
Puis, le mendiant chante une longue complainte sans mot, mais pleine de sons, suivi par Ouin-Ouin-La-La, puis par d’autres aussi.
Il demande aussi si la famille de Mégalo-Polytraumat’ veut venir au centre et s’exprimer, mais on lui apprend qu’elle est en train de quitter la ville en jurant vengeance éternelle à lui et tout ce qu’il chérit.
Alors, les chants reprennent, plus plaintifs encore. Combien de mensonges, combien d’esclavage, combien de guerres, combien de morts allons-nous devoir encore endurer pour sortir de cette longue nuit, et enfin voir l’Autre-Visage du Même-Tout ? Quand allons-nous Dialoguer dans un Face-à-Face nu ? Quand ? Quand ?
QUAND ?
Ensuite, juste avant l’ensevelissement, le roi-mendiant remercie Mexis pour sa force, en ajoutant qu’avec des hommes puissants comme lui, nous n’avons pas besoin de dieux ou d’esprits pour veiller sur notre destinée, car tu es là. Nous nous sentons en sécurité, et nous honorons que tu peux faire le travail de deux ou trois personnes qui n’ont pas ta puissance.
Le roi-mendiant remercie aussi Pensetro pour son esprit, en ajoutant qu’avec des hommes savants et ingénieux comme lui, nous n’avons pas besoin de prêtres qui consultent les oracles pour connaître notre avenir, car nous connaissons notre passé, et pouvons savoir ce qui est souhaitable ou non de recommencer. Par ton art, nous nous sentons reliés aux autres dans l’espace et le temps, et nous honorons que ton pouvoir.
Le roi-mendiant remercie aussi Ouin-Ouin-La-La pour son cœur, en ajoutant qu’avec des hommes sensibles comme lui, nous n’avons pas besoin de soupirer après un monde meilleur au-delà de la mort, car tu rends le monde beau, même dans la souffrance et nous honorons ta sensibilité et ton talent artistique.
Enfin, le mendiant met une graine dans une poignée de terre qu’il enfonce dans la bouche du cadavre de Mégalo Polytraumat’ et demande à Mexis qu’il soit recou-vers de terre. Et le silence se fait.
***
Mais lentement, une rumeur se répand parmi tous les gentes sur la place publique. « C’est vrai qu’il ferait un bon roi, lui… » et puis, de plus en plus en fort : « Vive le roi ! Vive le roi ! VIVE LE ROI ! ». Au bout d’un moment, autour de toute cette clameur centripète de masques ahuris, le mendiant se sent tellement TELLEMENT seul. Autant dans le mépris que dans l’admiration, les autres recouvrent son Visage d’un masque, et peu lui importe que ce soit celui du mendiant ou de roi ; il demeure isolé, emmuré. Et les murs sont si hauts qu’ils semblent impossibles à escalader, même en s’arrêtant pour reprendre son souffle (TOWNES VAN ZAIDT). Mais face à cette foule en liesse, alors que le sang humain recouvre les pierres du palais royal, les jambes du mendiant flageolent, sa vision se trouble et, à moitié inconscient, sa bouche murmure, la bouche sèche :
Le roi-mendiant
D’accord, je serai votre roi.
Et là, c’est la méga-teuf. Ivokila le roi-mendiant, flasque et désabusé, se laisse vêtir et couronner, surfer sur la marée humaine qui fulgure les rues, pendant que la musique de Ouin-Ouin-La-La & Cie artifuse dans les cieux en mille rubans ombilicaux. Pensetro hurle que le Weltgeist s’est manifesté dans la Danse de la Matière ; l’histoire. Et surtout toute la nuit les mec-cis de Mexis violent des tas de gentes avec crispation rageuse et convulsions mécano-pistonniques. Dans le pire des cas, ils y sont encouragés. Dans un autre pire des cas, tout le monde détourne le regard.
Le lendemain matin gueule de bois dans toutes les tempes. Alors après les aspirines et le café, tout le monde refait cercle autour du roi-mendiant, qui ne porte plus de couronne, mais tout de même des vêtements.
Le roi-mendiant
Bon, ok. Vous voulez m’obéir, hein ? Vous avez trop peur tout seul, hein ? Il vous FAUT obéir et/ou relayer des ordres, sinon c’est la PLS mentale, hein ? Sinon, ce serait approcher Dieu d’un pas, et son insupportable fardeau de la Liberté ! Hein ? Hein ? C’est ça ? C’est ça ?
Personne ne répond.
Le roi-mendiant
Bon… Alors… Voyons voir… Ah, là-bas ! Suivez-moi !
Le roi mendiant va vers une porte, dont le battant est cassé et écaillé. Tout le monde le suit, en se demandant pourquoi il regarde une porte.
Penstro
Mon roi…
Le roi-mendiant
Oh non Pensetro ne recommences pas avec ça !
Pensetro
Pourquoi regardes-tu une porte ?
Le roi-mendiant
Ce n’est pas UNE porte, mais CETTE porte… qui est un peu dommage, non ? Qui peut réparer ça ?
Le menuisier
Moi, mon roi ! Je suis menuisier !
Le roi-mendiant
Appelle-moi Ivokila. Et toi, comment t’appelles-tu ?
Billy le menuisier
Billy, mon roi.
Le roi-mendiant
Ivokila.
Billy le menuisier
Quoi ? Ah oui, pardon. Je m’appelle Billy, Ivokila
Le roi-mendiant
Merveilleux ! Enchanté Billy. Alors, dis-moi. Que dois-je faire pour réparer cette porte ?
Billy le mensuisier
Mmh, eh bien les charnières m’ont l’air toujours en bon état. Mais je remplacerai le bois par de l’épicéa.
Le roi-mendiant
Waw, ok, c’est vrai que c’est fait en chair d’arbre. Hum, bon. Où te procures-tu ce bois, d’habitude ?
Billy le menuisier
Chez le bûcheron du village de Kletawa, près de la forêt Piquétouille.
Le roi-mendiant
Alors allons-y ! Emmenons tout le monde qui veut bien venir avec nous et traitons nous comme les frères et les sœurs d’une grande famille. Mais pas une famille où le père bat ses enfants et la mère boit et pleure, hein ? Vous devez… Euh, non, vous ne devez rien car, en même temps que nous sommes Un, nous sommes aussi Partie de… euh, bon, non, rien, pardon… Dès que plein de gens me regardent je suis parfois frappé de guruïte fulgurante. Bref, suivez-moi !
Et c’est ainsi qu’une foule quitte la ville et marche vers la forêt, non sans emporter de délicieux mets, snacks et boissons rafraîchissantes que tout le monde mange lentement et avec reconnaissance, comme le roi-mendiant les y enjoint, après avoir fait une pause pour les enfants et les anciennes, qui sont autant des êtres humains que les mec-cis, si jaja.
Enfin, le roi-mendiant et le menuisier et aussi mille autres personnes arrivent au village de Kletawa, près de la forêt Piquétouille, où tous les habitantes se sont rassemblés avec un rondin d’épicéa, car des gentes rapides du cortège les ont prévenus que le nouveau roi arrive et qu’il veut de l’épicéa.
Le roi-mendiant, comme à son habitude, se présente par son nom, et demande à connaître le nom du bûcheron. Fuztabol, le bûcheron, lui demande si c’est tout le tribut qu’il souhaite ce mois-ci. Le roi-mendiant lui demande alors ce qu’est un tribut et le bûcheron, étonné, explique que c’est l’impôt royal. Le roi-mendiant demande alors ce qu’est l’impôt royal, mais Pensetro coupe la Parole en proposant de se charger de l’intendance de l’impôt royal, car il a peur que les villageois pensent que leur nouveau roi est trop ignorant pour mériter d’être leur roi.
Le roi-mendiant
Pensetro, est-ce que tu as peur que les habitants de Kletawa pensent que je suis trop ignorant pour mériter d’être leur roi ?
Pensetro
Euh… Non, non… C’est juste que…
Le mendiant scrute son Visage attentivement, tandis que Pensetro cherche ses mots en fixant le sol.
Pensetro
En fait, c’est vrai. J’ai peur de ça.
Le roi-mendiant
Ah ! Je te remercie IMMENSÉMENT pour ta franchise, qui t’honore comme rien d’autre ne le peut. Bon, eh bien, nous discuterons plus tard ce que les mots « impôt royal » désignent exactement. Pour l’heure, j’aimerai plutôt savoir, mon frère Fuztabol, que souhaiterais-tu en échange de cette bûche que tu as cherchée, coupée, taillée, tirée, abritée, séchée, surveillée, en bref pour tout toi-énergie-cristallisée-dans-autre-matière ?
Fuztabol, le bûcheron
Mon roi, ce serait un honneur pour moi de vous l’offrir.
Le roi-mendiant
Tss… bas les masques ! Je m’appelle Ivokila et je suis sûr que je peux faire quelque chose pour toi qui te ferait plaisir. Par exemple, est-ce que tu kiffes les massages, mon frère? N’as-tu pas le dos courbatu par ton travail ?
Après une conversation encore quelque peu confuse, Fuztabol accepte le massage de Ivokila, et il est même convenu que le reste de la foule se fasse des massages parmi, ou alors, si quiconque ne veut pas, iel peut chiller dans un coin, ou planter une graine d’épicéa ou chanter ou danser pour remercier la forêt d’avoir donner d’elle-même.
Pendant ce temps, Billy le menuisier œuvre à découper des planches de bois. Il est aidé en cela par un orphelin de la récente bataille du palais, qui n’avait connu jusque-là qu’un mec-cis de daron qui ne lui partageait jamais ses émotions et qui le cognait pour le punir. C’était Jerjumys, et il semblait assez attentif et ravi d’apprendre et d’aider yEAH
APRÈS que les planches soient découpées et montrées à qui le voulait, quelqu’un-e les contemple. ALORS, l’idée lui vient de les peindre de toutes sortes de couleur et là, merveilleux, les initiatives commencent à être prise sans consulter le roi. Le feu est en train de prendre, camarades, le feu est en train de prendre dans le cœur des gens de la ville !
Mais il manque les pigments de couleur pour la peinture ! Alors, le roi-mendiant et les autres gens demandent aux habitantes de Kletawa s’ils ont des pigments. On leur répond qu’il y a une sorcière, plus loin dans la forêt, qui connaît fort bien les plantes qui guérissent, mais aussi peut-être les plantes qui colorent, c’est-à-dire qui guérissent le cœur yEAH
Les anciens prêtres qui suivent la foule pour juger le roi-mendiant sont scandaliser que celui-ci accepte d’aller voir la sorcière. Les haineux haïssent. Mais bref, tout le monde le suit, puis arrive vers une hutte construite dans des grandes racines arc-boutées d’un arbre non moins grand. La foule regarde le roi-mendiant demander si la sorcière est là. Celle-ci finit par sortir, inquiétée par la présence de tous ces gens.
Le roi-mendiant
Salut à toi, qu’on appelle « la sorcière ». Je suis Ivokila le… pblblblblbl (soupire labio-faseyant)… le « roi » de la ville et de ses gens. Serais-tu d’accord de me donner ton nom ?
Dalsifigdibougdibougduwu, la sorcière
Je m’appelle Dalsifigdibougdibougduwu, et je me fiche bien de ton titre, Ivokila.
Là, Ivokila bondit de joie et se tourne en direction de ses « vassaux ».
Le roi-mendiant
Eh bah voilà ! Vous voyez ? Ça, c’est quelqu’une qui a compris ce que j’essaie de vous dire depuis le début !
Comme personne ne répond, penaud, le roi-mendiant reprend sa conversation avec Dalsifigdibougdibougduwu.
Le roi-mendiant
Enchanté, Dalsifigdibougdibougduwu. Je suis très heureux que tu te fiches du masque qu’on me donne. Nous cherchons des pigments de couleurs pour peindre ces planches-là, que tiens Billy, que voici. En as-tu ?
Dalsifigdibougdibougduwu, la sorcière
Je n’ai rien. Je ne fais qu’emprunter.
Le roi-mendiant
À qui ?
Dalsifigdibougdibougdacoco, la sorcière
À tout.
Le roi-mendiant
Je suis navré mais je ne comprends toujours pas… À qui ?
Dalsifigdibougdibougdacoco, la sorcière
À ce que vous autres, prisonniers de la pierre, appelez « la nature ».
Le roi-mendiant
Mmh, d’accord, je crois que je vois. Alors serais-tu d’accord de nous montrer où tu vas et comment tu empruntes à la nature ?
La sorcière est assez méfiante. D’habitude, les hommes, en particulier ceux qui obéissent à des maîtres, l’ont toujours méprisée et violentée. Ils ont même brûlé certaines de ses sœurs. C’est pourquoi elle a l’habitude d’œuvrer dans le secret, et de ne faire commerce qu’avec quelques amies de confiance.
La sorcière, que nous allons surnommer Dalsifi
Non. Vos piétinements ont déjà assez perturbé la quiétude de mes frères et sœurs d’en dessous.
Le roi-mendiant
Qui ça ?
La sorcière
Les insectes, les taupes et les jeunes pousses.
Le roi-mendiant
Ohhh ! Je te remercie d’avoir partagé ta crainte. Et je comprends ta compassion pour nos cousins les autres êtres qu’humains. Je te prie de m’excuser de ne pas y avoir pensé plus tôt. Mmh, serais-tu d’accord que seulement dix d’entre nous restent t’accompagner jusqu’aux fleurs, tandis que les autres attendent à la lisière de la forêt ?
Dalsifi
Et si je te refusais cela aussi ?
Le roi-mendiant
Eh bien, nous partirons tous. Et ma foi nos volets seront un peu moins beaux, voilà tout.
Dalsifi, les yeux plissés en regardant Mexis et son épée.
Toi, pourquoi as-tu une épée ?
Mexis
Hé mais c’est pas vers toi que mes gonzesses vont se faire dégonfler ? ‘Faut que je te remercie pour toute cette marmaille que je n’ai jamais eu besoin de nourrir hahaha !
Le roi-mendiant, après avoir levé les yeux au ciel de consternation.
Mexis, qui a rarement conscience de toute la souffrance qu’il porte en lui et qui cascadent sur les autres, veut me protéger des autres prétendants au trône.
Dalsifi
Oui, car tu vas mourir.
Le roi-mendiant
Je le sais. Tout le monde va mourir.
Dalsifi, qui a eu un petit sourire en coin vitef
Mmh, oui… Mais toi qui est Vivant, la couronne va te tuer bien plus vite que les cycles sacrés ! Soit tu disparaîtras derrière ton masque de roi, soit tu te feras empoisonner ou poignarder dans ton sommeil, car les Grands Morts ne supportent pas très longtemps les Vivants.
Le roi-mendiant hésite à répondre. Il regarde autour de lui tout le calme et la beauté de la forêt. Il contemple l’idée de vivre telle Dalsifi. Mais finalement il répond :
Le roi-mendiant
Oui, j’ai aussi cette crainte. Mais l’amour est plus fort que la mort. Mes actes survivront d’une façon ou d’une autre dans les mémoires et peut-être même les gestes. Et un jour, grâce à bien d’autres que moi, car je ne suis que fourmi de fourmi sur un poil de l’Univers, il y aura assez de gens sur Terre qui comprendront que les mots sont vain en dehors du dialogue d’un face-à-face nu. Alors, les gentes comme toi n’auront plus besoin de se cacher, car la ville et la forêt seront réunifiés.
Finalement, la sorcière accepte de leur donner des pigments, en échange de porter un message à une de ses sœurs, possiblement libérée des geôles de l’ancien roi depuis la révolution. Après, les gens de la ville rentre à la ville. La porte est restaurée, et même embellie. Le roi-mendiant semble très satisfait.
Pensetro
Et maintenant ? Qu’est-ce qu’il faut faire ?
Mexis
Peut-être renforcer les murailles de la ville ? Entraîner les garçons à devenir des soldats qui me serviront, et entraîner les filles à servir les garçons ?
Ouin-Ouin-La-La
Ou peut-être qu’on pourrait faire la teuf ?
Le roi-mendiant
Nous allons faire à manger ! Tout le monde est invité à participer à la préparation d’un repas pour tout le monde ! Et, pendant ce temps d’alchimie eucharistique, tout le monde est invité à partager comment elle s’est senti aujourd’hui, ce qu’il souhaite refaire ou changer pour demain. En petits groupes, c’est moins intimidant.
Le roi-mendiant montre l’exemple en allant chercher des aliments auprès des paysâmes, qu’il remercie vivement pour leur art vital, en échangeant d’aller travailler avec eux pendant quelques heures le lendemain.
Ainsi, peu à peu, tout le monde cuisine en partageant par exemple que c’était chaud d’accueillir tout le monde « comme une grande famille », parce qu’il y avait plein d’enfants des rues qui frappaient d’autres enfants, et c’était plutôt les meufs qui ont dû gérer les cris, les coups et les larmes, pendant les hommes parlaient de concepts politiques ou de techniques de combat.
Après, le repas est prêt et tout le monde mange. Il y a ensuite des chants pour célébrer ce que tout le monde a fait, puis de la musique, puis de la danse, et puis peu à peu les gens s’en vont dormir, mais le roi-mendiant invite qui veut à dormir à la belle étoile avec lui, car la nuit est douce.
Ouin-Ouin-La-La, inspiré des conversations, proposent que le lendemain, une équipe de volontaire fasse chauffer de l’eau, et de réveiller les autres avec un hammam. Après les bains du matin, Mexis propose des exercices assouplissants et tonifiants. Pensetro regroupe des tas d’autres idées de tas d’autres gentes,
Demain, il y aura aussi une équipe Beauté qui reconstruira la ville pour qu’elle soit plus conviviale et jolie, une équipe Soin qui fera des soins et des massages un peu partout, une équipe Bouche qui veut faire les meilleurs plats à manger, une équipe Ventre qui cultivera plusse de jardins et aidera aussi déjà les paysâmes autour de la ville, une équipe Art qui fera des musiques , une équipe Esprit qui apprendra à tout le monde à lire, écrire, compter et à répondre à toutes les questions.
Il y a aussi une équipe pour les gens qui veulent pas faire partie d’une équipe, et qui veulent chiller dans leur coin, ou alors transporter des trucs d’un point à l’autre, au calme, à leur rythme, car pourquoi aller vite si ça nous empêche d’aimer ?
Aussi, il y a des tas d’endroits qui sont aménagés pour que ça sente bon, et que les gens viennent faire des siestes, ou bien des câlins, d’ailleurs il y a une équipe AMITIÉ-AMOUR.
Mais bref, pendant qu’il y a tous ces changements et bien d’autres, qui s’étalent sur du temps, avec patience, il y a aussi des prêtres qui s’indignent qu’il n’y ait plus de sacrifices pour leurs dieux, et que leurs temples soient convertis en athénée-hôpital-cuisine-dortoire-communiste-libertaire. Du coup, il y a un ancien prêtre qui va voir le roi-mendiant. C’est le même prêtre qui portait la statuette peinturlurée à côté de Mégalo-Polytromat’, qui est devenu un abricotier jaillissant le trou de l’esplanade.
L’ancien prêtre
C’est un grand sacrilège que de profaner la demeure des Dieux ! Pour cela, ton âme brûlera dans les flammes de la torture éternelle, Ivokila !
Ivokila, le mendiant
Mdr t’as besoin de suivre un mode d’emploi et tu crois savoir ce qu’il faut faire pour plaire aux Dieux, comme si c’étaient un peu des machines qui kiffent toujours les mêmes trucs, les mêmes cérémonies, les mêmes sacrifices, et après ça activent automatiquement leurs récompenses ou leurs punitions ? Non mais d’où tu prétends savoir ce qu’il se passe après la mort ? Parce qu’un mec comme toi te l’as dit quand t’étais petit ? Genre ‘y a toi, ton petit égo, qui continue à vivre éternellement ? C’est ça qui t’inquiète, c’est ta survie dans l’éternité ? T’as peur de redevenir poussière, comme avant ta naissance ? Il te faut un arrière-monde réconfortant, à côté duquel ta vie présente semble anecdotique ? T’es obsédé par la vie après la mort au point que t’oublies ta vie avant la mort ?
Le prêtre
Il suffit, je ne débattrai pas avec un mécréant sur les saintes choses.
Ivokila le mendiant
Et voilà, le masque du mécréant, merci mais non merci..! Frérot, toute la matière est énergie plus moins condensée en vibrations plus lente. Nous sommes Symphonies Subatomiques qui s’expérimente elle-même. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transformer. La mort n’existe pas, la vie n’est qu’un rêve et nous sommes l’imagination de nous-mêmes.
L’ancien prêtre
Euh… Quoi ?
Le roi-mendiant
Mmh… trop tôt, trop tôt. On a pas encore conçu la méthode scientifique… Bon, puisque tu sembles autant obsédé par des histoires sur la mort, je vais te raconter l’histoire de l’
Après avoir entendu ça, le prêtre part sans rien dire.
Mexis
Mon roi, je crois surtout qu’il a le seum de ne plus avoir de serviteur et de n’avoir jamais rien appris à faire de ses mains, à part fouetter son propre dos.
Le roi-mendiant
Mais tout le monde sait éplucher des patates ! On lui avait déjà proposé d’aller éplucher des patates avec ses amis, non ?
Ouin-Ouin-La-La
Mais il a pas d’amis !
Le roi-mendiant
Bon alors éplucher des patates avec des gens golris qui aiment rencontrer des gens et qui sont forts pour mettre à l’aise ?
Pensetro
Tout à fait, on a essayé aussi. Mais il a dit qu’il était quelqu’un de trop important pour s’abaisser à éplucher des patates
Le roi-mendiant
OMG JPP
Pendant ce temps, l’ancien prêtre est retourné chez lui et se prosterne devant la fameuse statuette peinturlurée et il dit « Seigneur, donnez-moi la force de détruire cet homme impie qui se moque de vous. » Et après, dans sa cave, l’ancien prêtre réunit d’autres gens inquiets que, par exemple, ça va être la famine parce qu’on a arrêté de sacrifier des esclaves ou des animaux à la déesse de la fertilité. Mais il y a aussi des mec-cis qui s’inquiètent qu’on invite des gens des autres villes, et que les mec-cis des autres villes sont en train de se rendre compte que la ville n’est pas défendue, et qu’ils peuvent observer les failles structurelles pour venir leur défoncer la gueule dès qu’ils auront rassemblé assez de meurtriers obéissants pour faire la guerre, et communier dans la mystique des frontières nationales tels des frappazinzins hallucinés.
Bref, la peur de la mort, la peur du manque, la peur de l’autre et la peur de ne plus pouvoir se distinguer des autres au moyen d’un titre honorifique ou bien d’un sac Gucci se combinent (avec sans doute d’autres façons de compenser maladroitement des traumatismes de manque d’amour) et bientôt il y a un complot tout à fait sérieux pour assassiner le roi-mendiant. Un des fils de l’ancien roi, qui a survécu au massacre en étant caché dans une armoire comme dans un western, se propose de stabber le cul du roi-mendiant.
C’est ce qu’il fait, et du coup ben le roi-mendiant meurt.
Mexis est rongé par le remord et le désir de vengeance, si bien qu’il sème la Terreur pour traquer et tuer tous les Parjures, et aussi des tas d’innocents dénoncés comme tels.
Ouin-Ouin-La-La tombe en dépression pendant le reste de sa vie, et ne chante plus, sauf parfois du blues quand il est assez ivre.
Pensetro se distancie encore plusse de ses émotions, et il pense très fort à un nouveau système politique pour remplacer le roi-mendiant.
Pensetro
Il faut un système universel qui contraint les gens a être serviables les uns envers les autres. Toutes nos vies seront gouvernées par le Travail et l’Argent, mais chut ‘faut pas dire que c’est sacré comme ça on a l’impression d’être sorti de l’âge des religions. Mais au moins t’avoueras que ça ramène l’attention sur la vie ici et maintenant ? Et il y aura aussi un système de vote pour choisir des gens qui parleront à notre place de comment tout le monde pourra le mieux travailler et le mieux dépenser de l’argent. Comme ça, ce sera la fin des Seigneurs de guerre, car ils n’auront plus besoin de combattre pour avoir des gens à leurs ordres qui les font kiffer, car tout le monde sera déjà au service de tout le monde, et faudra juste les payer et donc travailler pour kiffer la lyf. Et les meilleures kiffances seront mécaniquement le mieux récompensées par l’argent de tous les gens qui l’apprécient. T’as vu, c’est cool, hein ? C’est cool, hein ?
Mexis
Euh, ok. Mais je fais quoi, moi, du coup ?
Pensetro
Ben tu dirigeras une armée pour étendre ce système partout, parce qu’il faut qu’il recouvre la Terre entière, pour sauver l’humanité d’elle-même ! Et aussi il faut que tu dirige une armée à l’intérieur, qui s’appellera la police, pour forcer les gens à aller à l’école et au travail.
Mexis
Sinon je les tue ?
Pensetro
Euh, non, ça c’est fini aussi (enfin quand-même oui des fois). Mais en gros tout le monde pourrait potentiellement retravailler, alors on les mettra d’abord dans un endroit qui s’appelle la prison pour qu’ils comprennent qu’ils doivent travailler, parce qu’ils sont cons et il faut pas qu’ils aient de l’énergie pour faire des conneries. Leur énergie doit être absorbée par le travail.
Mexis
Ok, d’accord. Je rouvre les geôles du palais.
Pensetro
Et si jamais les gens ils sont trop tristes, ben tu prends les médicaments de la sorcière pour les faire kiffer, et aussi vas chercher Ouin-Ouin-La-La, il faut qu’il devienne acteur et après les gens le regarderont faire semblant d’être heureux dans des petites boîtes quand ils seront trop épuisés pour vivre leur propre vie.
Mexis.
Ok, ok, let’s go.
Et un jour Mexis patrouille dans son costume de policier. Tandis qu’il arpente une route turbo-polluée de la ville, il entend une voix qui crie.
Un ce mendiant
Nous sommes tous une grande et unique famille ! Réjouissons nous du don sublime d’exister, dans la joie du dialogue, de l’entraide et du partage ! Pourquoi adorons-nous de l’argent et des objets à la place de célébrer le Visage des tous les êtres Vivants ? Vous vous croyez en paix parce que les 3/4 de l’humanité vit dans la misère pour vous noyer dans des gadgets qui vous isolent les uns des autres ! Vous vous croyez en paix, pendant que des machines travaillent à votre place en dévastant toute la Vie sur la planète qui rend la votre possible ? Vous vous êtes oubliés dans le travail et la consommation au point d’ignorer que vous vous suicidez collectivement ! Où est votre Visage ? Pourquoi est-ce que je ne vois que les masques anxieux et épuisés de la fonction professionnel, du riche ou du pauvre, de l’homme ou de la femme, du migrant ou du concitoyen, du criminel et d’expert de la loi ? POURQUOI AVEZ-VOUS TOUJOURS BESOIN QU’ON VOUS DISE QUOI FAIRE POUR MÉRITER D’EXISTER ?
Mexis
Monsieur, est-ce que vous avez des papiers d’identité ? Ah non, alors je vais vous demander de me suivre, monsieur… Discutez pas, monsieur. J’applique juste la procédure.
F I N
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Je vous laisse avec Keny Arkana
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