ZGLONG – C.1 – Duwuh

Il était une fois le monde de ZGLONG.

Dans le monde de ZGLONG se trouve la forêt de Qualibio. Dans la forêt de Qualibio, plein de Farfadaises se fraient un chemin dans une forêt de brins d’herbes hauts comme un arbre. Les Farfadaises sont de petites créatures. Leur corps et leur taille changent selon leur humeur.

À la pointe du cortège se trouve Duwuh, une sorte de papillon-de-nuit croisé avec une chauve-souris. Duwuh se triture les doigts en répétant à voix basse son discours, car c’est le jour de son épreuve de la Parole en Publique. Derrière elle, telles des rivières confluant vers Duwuh, il y a des lutins acrobates à tête de fleur portant des salopettes bigarrées, des fée-libellules qui chantent une puissante mélopée de courage, des enfants-champignons qui courent entre les jambes des adultes et s’amusent à cracher des fumées colorées par les oreilles en se pinçant le nez.

Tout le monde sort de la forêt d’herbes puis escalade des collines-galets autour d’un étang. Un groupe de hérisson-salamandres posent leurs sacs tricotés à terre et en sortent des coussins et des couvertures pour les autres, des hérons sac-à-dos-théières et des souris aux échasses-tyroliennes distribuent du thé, des élémentaires de mousse et de lianes proposent des massages, des mi-écureuils mi-araignées cheerleaders avec des pompons-pissenlits épellent un message avec leur danse, accompagnées des gangs de lucioles qui virevoltent en disco-nuées multicolores autour d’elleux. Iels envoient un message pour les Farfadaises aquatiques qui patientent dans l’étang, en scrutant la surface. Car c’est le lieu et la position du soleil annoncés pour le rendez-vous des Farfadaises fantastiques venues écouter l’histoire de Duwuh.

Duwuh la papillon-de-nuit, tangue de trois pattes aux trois autres sur un nénuphar tout près du bord de l’étang. Nerveuse d’être face à toute cette foule en arc de cercle, une moitié sur la terre ferme, sur des galets ou aux sommets des brins d’herbe, l’autre moitié à nager à la surface de la mare scintillante de lumières de midi, donc chaud mais vent d’automne rafraîchit. La phalène ferme ses grands yeux noirs et cherche dans son ventre la confiance pour élever la voix.

Mais c’est plutôt dans sa tête que ça s’active. Elle imagine ses paroles se perdre dans la joyeuse cacophonie que pépient toutes ses amies. Elle parle et personne n’écoute, sans même conscience que Duwuh essaie de parler. Ou alors iels savent et s’en fichent ?! À cette idée, son cœur et son souffle s’accélèrent de panique.

Hors de l’imagination de Duwuh, dans la réalité commune, certaines Farfadaises devinent la détresse de la phalène-pipistrelle. Mais tous se retiennent de l’aider à imposer le silence, car élever la voix pour attirer l’attention de gens qui parlent partout en petit groupe est l’un des défis que la Compagnie du Ventre Fluant a lancé à Duwuh, (ainsi que partager quelque chose de personnel, car elle était restée bien silencieuse depuis son arrivée par les Farfadaises de la Commune Qlicoqico).

Duwuh avait accepté, en dépit de sa nature fort timide. La voici désormais au jour annoncé de ce défi et face à tout ce monde elle comprend à quel point elle préfère écouter les autres parler plutôt qu’elle-même.

– Respirer, Autre-Je-Duwuh. Respirer ! », clapote souvent la voix chaleureuse de Tazdingo le grenouille-canard. L’amir1 de Duwuh qui émerge de l’eau, derrière son nénuphar, ses yeux globuleux ruisselants de gouttes-d’eau-serpent-éphémère.

– Oui, oui ! Merci, Tazdingo, mais c’est déjà ce que je fais, figure-toi ! Siffle Duwuh entre ses mandibules.

Le batracien s’amuse de son sarcasme paniqué, puis précise :

– Oui, toi déjà respirer biéçur ! Mais avec lenteur et puissance, je vouloir dire ! Lenteur et puissance ! Comme ça : Yhhhhh-Whhhhhh, Yhhhhhh-Whhhhhh, Yhhhhhhh-Whhhhhh poursuit-il en respirant lui-même avec force et tranquillité.

Alors, Duwuh voit et l’imite. Son ventre flue tandis qu’elle contemple les arbres grands et vastes comme une cité, qui feu-d’artifusent de feuillages ondulants dans le vent. Cet arbre-chitecture-de-la-vie émeut Duwuh autant que la beauté de toutes ses amirs rassemblées autour d’elle, à disctuer avec passion, rire ou chanter en moult cercles dispersés, tout le monde d’une bienveillance prouvée cent fois, au minimum pour n’importe laquelle des 150 Farfadaises de la Commune de Qlicoqico.

Mais alors pourquoi a-t-elle toujours si peur de prendre la parole devant elleux ? Ça n’a aucun sens d’avoir peur maintenant ! La peur prend Duwuh, puis elle ressent de la colère envers sa peur et

elle s’exclame brutalement :

– Quand vous m’avez accueillie parmi vous, j’avais 20 ans…

Tout d’abord réjouies par sa prise de parole, les Farfadaises s’échangent bien vite des regards confus en chuchotant fébrilement entre elleux. Fliguivoï, un enfant mi-moineau mi-pive, lève la main. Duwuh le voit et s’interrompt car les questions des enfants sont sacrées parmi les Farfadaises. Dans les bois de Qualibio, les Nouveaux-venus, qui sont un peu les enfants de tout le monde, reçoivent toute l’attention et la patience possibles des Vieilles-marcheurs pour célébrer le cadeau de leur curiosité.

– Euh, oui, Autre-Je-Fliguivoï ? Demande Duwuh.

– Késako « vingt ans » ? Demande l’enfant oiseau-pive, la tête penchée.

– Vingt ans ? Comment ça ? Ah, tu sais pas ce que veut dire « vingt ans », c’est ça ? Fort bien, alors, eh bien…

Duwuh n’a pas encore intégré que pour les Farfadaises, le temps n’existe pas.

Pour le Petit Peuple, il n’y a que la régularité de la chorégraphie des astres, les changements de vêtements des arbres et le vieillissement ratatinateur des animaux qui se recouchent un jour par terre pour se désintégrer et se réintégrer dans la terre de ZGLONG, morceaux de corps digérés par mouche et asticot, qui sont l’intestin de Gaïa. Les atomes digérés par les insectes se re-composent dans leurs cellules, pour re-faire corps avec, ou bien leur caca les renvoit dans la terre et se laisse digérés par les racines du plantes et re-faire corps plutôt avec un végétal.

Bref, dans le cas du Soleil, des saisons ou des créatures qui naissent et meurent, il s’agit de mouvements. Jamais de « temps », qui n’est qu’un mot, un concept-parasite qui contamine exclusivement l’esprit des humains, pas du peuple des Farfadaises. C’est pourquoi ces dernières ne parlent jamais du « temps » avec d’autres mot-parasites tels que « mardi » ou « novembre », et encore moins avec des chiffres comme « 12h102 » ou bien « 20 ans ». Les Farfadaises ne conjuguent pas leur verbe ; l’infinitif en français est la (non) conjugaison qui retranscrit le mieux leur (non) conception du temps.

Les créatures du Monde Secret perçoivent des couleurs qui dansent, qui chantent et qui puent, sous un ciel au tempo rythmé par la lumière et l’obscurité, par le chaud et le froid, et sous ce ciel, tout surgit et se défait pour la première et la dernière fois.

Dans le regard d’une Farfadaise, tout est hapax.

(Pour coordonner leurs rendez-vous, les Farfadaises sont assez approximatives, comme « Nous retrouver chez Blagoutch avant neige », et l’une des deux attend parfois des semaines entières que l’autre arrive.)

Pour parler du passé, les Farfadaises décrivent leurs souvenirs ou tissent leurs esprits dans la Noosphère, ça c’est quoi, vous allez vite comprendre. Retournons à Duwuh la papillon-de-nuit-chauve-souris et son défi de discours face à plein de gens venus l’écouter).

– Eh bien, Fligui—euh je vux dire Autre-Je-Fliguivoï, par « vingt ans », je veux dire que j’étais arrivé au tiers de ma vie, si les Dieux me garde–

\o

– Oui, quoi encore, Fdiguivoi ?

– Késako « longévité » ?

Quelques rires ondoient autour du petit oiseau aux plumes en bois, car en parlant de longévité à un être semi-végétal, les explications de Duwuh se compliquent encore. En effet, pour le coup, Fliguivoï et les autres moineaux-pives ne meurent pas vraiment, en tout cas iels ne se décomposent pas beaucoup.

Quand iels sentent que la vieillesse ralentit trop leur corps, ils s’enterrent, s’endorment et s’assèchent comme un raisin sec.

Les voici redevenus graines, qui pousseront chacune jusqu’à (re)devenir un moineau-ier qui un jour portera un fruit, un seul : eux-même. Redevenu bébé, aux souvenirs parfois préservés en partie, le fruit-moineau-pive déploie ses ailes et son cul se détache du point de bourgeonnement et Fluiguivöi s’envolera à nouveau vers ses semblables, guidé par le lointain souvenir de leurs chants.

– Respirer avec douceur et force, Autre-Je-Duwuh, rappelle Tazdingo-cette-grenouille en chuchotant derrière elle, accoudé au bord du nénuphar. « Et peut-être changer danser dialoguer… ?

– Ah, oui, merci ! S’écrie Duwuh, qui parle toujours fort quand elle stresser, avant de soulever son abdomen en vagues tranquilles et recouvrir peu à peu la maîtrise de son rythme de vie. « Eh bien, Autre-Je-Fliguivoï, je… la longévité c’est… ouf, c’est dur à dire, hein… je veux pas… répondre maintenant. Je dois… Non, je VEUX… vous raconter mon histoire, puisque… puisque vous êtes là pour ça, hein ?

– OUIIIIIII, répondent en choeur une septantaine de Farfadaises en entre-chatant des applaudissements avec les pieds. « Bref, Autre-Je-Fliguivoï, euh, ça te va si je te réponds plus tard ?

Celui-ci oblique la tête de l’autre côté, conclut que le mot « plus tard » fait partie de ce qu’il ne comprend pas, avant de glousser :

– Oki-oko !

Tout le monde se réjouit, car Duwuh vient de réussir un deuxième défi listé dans l’épreuve proposée par la Compagnie du Ventre Fluant :

Persévérer dans son désir, sa parole, au fil d’une conversation.

Demeurer la complète moitié des deux puissances qui façonnent un Dialogue.

La défiée démontrera par-là même savoir refuser ou ajourner la demande de l’autre. Ne pas céder à la sollicitation d’autrui, même s’il vous en veut de ne plus être à son service.

Le Dialogue est en quelque sorte « la Nieuesse »3 des Fardadaises.

Et en l’occurrence, Fliguivoï ne lui en vouloir pas le moins du monde.

Cependant que Duwuh parvient à réorienter la conversation, une gélatine de culpabilité convulse lentement dans son ventre. Duwuh a fait passer elle-même avant quelqu’un d’autre. « C’est indigne d’une femme ! Et encore plusse d’une mère ! » résonnent dans sa tête les voix de son village natal du duché de Castignaf. Elle baisse la tête, le regard triste, pendant un silence.

Toutes les Farfadaises se regardent entre elles, Tazdingo hésite à lui chuchoter un conseil, peut-être a-t-elle juste besoin de temps ? Mais bientôt la peur saccade la respiration de Duwuh. Alors, Vrouxe, mi-chatte mi-chouette, élève sa voix douce et forte depuis l’assemblée :

– Autre-Je-Duwuh, je connaître une partie de ton histoire. Pouvoir t’aider si je raconter ton histoire que je voir ? Autre-Je-Duwuh poursuivre quand vouloir !

– Ah ? Euh, oui, merci. Chevrotte Duwuh.

Alors, Vrouxe mi-chatte mi-chouette acrobatise d’un galet à l’autre et bat deux fois des ailes pour atterrir et rejoindre le papillon-de-nuit sur son nénuphare, au centre du demi-cercle à moitié sur terre et à la surface de l’eau. Elle finit en se tenant toute droite, les bras écartés vers le ciel en Y et s’exclame :

– Ta-daaaa !

Et plein de Farfadaises applaudissent en hululant, tandis que plein d’enfants essaient de l’imiter, en se cassant parfois la gueule mdr.

– Oh merci, merci ! S’exclame Vrouxe en exagérant une fausse-gêne de fausse-modestie, puis change de personnage, absurdément cérémonieuse : « Hey ! Chères Amirs ! Chers Amirs ! » puis de changer de voix et dire avec tendresse et douceur : « Magnifiques Autres-Visages-tissés-dans-le-Même-Tout ! » Puis, en agitant les mains à hauteur de sa tête, avec excitation « Vous accepter de tisser nos en cinéma de la noosphèèèère ?

– YiiiAAAAAAAA, acceptent les Farfadaises en dansant et en faisant mille pirouettes dans les airs, sous les vieux, qui sourient juste en se disant à l’oreille « elle est drôle, hein, cette Vrouxe ? Hein vous trouvez pas comme elle est drôle, non ? Elle est drôle ! Moi je trouve qu’elle est drôle, en tout cas » et les autres d’acquiescer avec un petit sourire.

Toutes les Farfadaises qui acceptent se donnent les mains et forment deux cercles, comme un o dans un O. Iels se mettent à danser selon des pas qui font tourner leurs cercles dans un sens, puis dans l’autre, puis dans l’autre, en entrant et en sortant de l’eau, dans des sillons aménagés dans les galets. Sur la terre ferme, certains fishes se font porter par des escargots et retiennent leur souffle jusqu’à retourner dans l’eau.

Enfin, après plusieurs tours en chantant les lèvres fermées des mélodies parfois mélodieuses, parfois modulo-dissonnantes, des vapeurs colorées s’exhalent de la peau des Farfadaises en cercle. Ces fumées se rejoignent en une nébuleuse fluante et ondoyante qui tourne et tourne avec le cercle en se rapprochant à chaque fois de Vrouxe, comme un anneau toujours plus petit autour d’une hoola-hoopeuse. Quand les nuées atteignent la chat-chouette, elles se concentrent en du miel multicolore rampant sur sa peau, avant de s’engouffrer en Vrouxe par ses yeux, ses oreilles et son nez,

Vrouxe se met à briller et à chanter plus fort, en dansant en tout sens avec une fureur légère. Après plusieurs tours de cercles, la Farfadaise au centre lance un grand cri primordial et la même fumée qu’avant sort de sa bouche et virevolte à nouveau dans l’air.

Tout le monde dit « ooooohhhh » tandis que se forment au-dessus de leurs têtes des motifs évanescents, esquissant des visions, comme de courtes séquences vidéos sans bruit, souvent troublées par les vapeur-émotions de Vrouxe qui s’enlacent ou se frictionnent pour tramer ses souvenirs.

On y aperçoit Duwuh dans ses formes humaines, à plusieurs moments de sa vie. Bébé curieux, enfant turbulente, adolescente soigneuse, adulte concentrée sur le soin d’autrui et de plus en plus triste et épuisée… Vrouxe a longtemps été un papillon qui volait du côté du village de Duwuh, mais sans s’arrêter longtemps près d’elle. Ses souvenirs sont fugaces, allant d’une peinture floue d’à peine deux battements de cils à une scène cinétique de trois respirations.

Duwuh, les yeux noirs et sa bouche grandes ouvertes, contemple les images qui représentent à la perfection l’être humain qu’elle fut.

Enfin, les souvenirs de la chatte-chouette se stabilisent. Les nuages moirés s’épaississent et scintillent au point d’émettre des sons. D’abord rauques, criards, chaotiques, peu à peu mélodiques et continus. Alors les Farfadaises reprennent ce son en choeur et improvisent des variations. La danse des deux cercles ralentit, s’arrête mais demeure en mouvement, en balançant doucement d’une jambe à l’autre, doux chalou.

Vrouxe et la noosphère racontent alors une histoire…


À suivre…


1« Amir » est un mot inventé en français pour regrouper la trentaine de mots que les Farfaidaises utilisent pour parler de différents degré d’intimité relationnelle et physique. C’est la thèse du fameux anthropologue itinérant Zgagin le lol, qui en dénombre 5 chez les humains : famille, collègue, connaissance, ami, amour, alors que les Farfadaises ont :

Vitefami, cafami, tafami, teufami, amir, doramir, colocamir (ou mifamir, pour les plus tradirs), calamir, bisamir, nuamir, tactamir, tandramir, beldenuir, beldejouir,…

2Cela dit, Duwuh aussi ignore tout de la segmentation des régularités cosmiques par la machine qu’est l’horloge. Son équivalant médiéval serait “les cloches de la prière du matin” ou “les quatrième cloches de la fin du labeur” ou « les cloches de la prière du soir », plus exactement dans son langage, respectivement “la kladouche”, “la Cléidre” ou “les Vépères”.

3 Un néologisme pour mieux traduire le mot que les Farfadaises ébruitent pour désigner ce que nous autres appelons « dieu ». Nieuesse, mélange de « nous », « dieu » et « déesse ».

Réponse à « ZGLONG – C.1 – Duwuh »

  1. Avatar de Clémence
    Clémence

    merveilleux, une précision dans le choix des mots, on s’y croirait, on y plonge et on le voit, ce monde.

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