DUWUH

Chapitre 1 – Une journée à Clicoqico

Il était une fois le monde de ZGLONG. Dans le monde de ZGLONG se trouve la forêt de Qualibio. Dans la forêt de Qualibio, parmi bien d’autres, il y a la Commune de Qlicoqico1, où vivent des Farfadaises. Les Farfadaises sont des créatures fantastiques dont la taille change selon leur humeur. Ces temps-ci, à cause de la guerre entre les Humains, les Farfadaises ont peur, alors iels restent toutes petits comme des insectes.

L’une des Farfadaises de la Commune de Qlicoqico s’appelle Duwuh. Elle ressemble au papillon-de-nuit nommée « petit sphynx des vignes », mais les motifs sur ses ailes sont plus proche du « grand paon de la nuit ». Puisque Duwuh était une humaine avant de se transformer en papillon-de-nuit, ou plutôt en chenille puis en papillon-de-nuit, elle a un visage semblable au nôtre, avec un nez et une bouche, mais une peau violette et duveteuse, des antennes en forme de plume, ainsi que des yeux beaucoup plus grands.

Ce matin là, une musique douce et joyeuse s’écoule par la fenêtre de sa maison en coquille de noix. Dehors, volant dans les airs, Habzoum, mi-hanneton mi-renard, joue de sa flûte la mélodie qui invite toute la Commune de Qlicoqico à venir au sauna du village, car la thjhme Eau et Feu ont fini de chauffer et préparer les bains.

Duwuh entrouvre ses yeux tout noirs et étirent ses six pattes en baîllant à travers son lit en cotton. Elle se redresse et, par sa fenêtre aux croisillons épais comme des cils humains, les premiers rayons du Soleil réchauffent son visage. Éblouie, elle enfile ses lunettes de soleil fabriquée par son ami Siwé, un leprechaune, pour lui permettre de vivre au rythme des créatures diurnes.

Puis, sans sortir de son lit, Duwuh ouvre sa fenêtre et s’élance parmi les feuillages d’Ebb, le saule pleureur où sa maison est accrochée. Alors elle déploie ses ailes magnifiques, tout en violet, en mauve et en jaune. Dessus, les motifs mêlant des plumes de paon et un test de Rorschach bougent par magie, se muant perpetuellement comme une goutte d’encre dans un verre d’eau.

Duwuh slalome entre les branches d’Ebb, cet arbre immense pour elle, vaste comme une cité entière, qui abrite toute la communauté de Qlicoqico. Bien qu’assoupie depuis plusieurs siècles, Ebb parle parfois dans les rêves de certaines Farfadaises.

Duwuh contemple la beauté du saule pleureur et de tout ce qu’elle abrite. Dans son houppier, des ribambelles verticales et horizontales de maisons habilement harnachées, toutes d’un style architectural différent, unique à celleux qui l’ont construite. Des cordages, des passerelles et même des tyroliennes relient les foyers aux branches aménagées en balcons, aux ballustrades ciselées en entrelacs spiraliques évoquant l’art celtique.

Par groupes, des dizaines de dizaines de Farfadaises s’activent avec la lenteur du réveil, sauf les enfants, qui déjà s’agitent et essayent de s’envoler sous les « pas maintenant ! » de tout le monde, pas seulement leurs parents, car les Farfadaises veillent sur chaque enfant comme si c’était le leur.

Certaines tyroliennent filent jusqu’au sol, bien plus bas, à la base du saule pleureur. Vu d’au-dessus, il s’étire depuis le tronc un mandala de chemins parmi une forêt d’herbes, de fleurs et de buissons, de canaux de rivière concentriques, de maisons très espacées et surtout de jardins de toutes les couleurs.

En observant avec attention, Duwuh distinguent certaines Farfadaises du quartier de l’étang nager par les canaux, des Farfadaises de la terre sortir par des grottes et des Farfadaises du Feu quitter le quartier de la Forge. Tout le monde afflue vers le champidôme, au centre ; un immense champignon couleurs pastelles dont les cheminées exhalent les vapeurs du sauna.

– Duwuuuuh ! Eh oooh ! Duwuuuh !

Duwuh regarde d’où provient le cri et aperçoit Tazdingo la grenouille ; sa grenouille d’amour, qui agite ses grandes mains palmées depuis une autre branche, un peu plus bas.

– Oh !

La papillon-de-nuit se pose à côté de son amour, sur l’écorce sculptées en terrasses où la thjhme terre entretient des parcs, des bancs, des foyers ou d’autres aménagements que les Farfadaises décident en assemblée communale.

Les deux amoureuses s’enlacent avec tendresse, en savourant comme leurs ventres et leurs fronts se touchent, silencieuses quelques instants, parmi les autres Farfadaises qui les dépassent en les dévisageant avec émotion.

– Oh, Tazdingo ! Tu es monté jusqu’ici ? Depuis le quartier de l’étang ?

– Yaka Popo ! Confirme la grenouille, coiffée de son chapeau nénuphare. Je voulais voir si tout allait bien le jour de ton défi de la Compagnie du Ventre Fluant !

À peine Tazdingo finit sa phrase que d’autres Farfadaises ajoutent :

– Hihi mais oui c’est ton défi, cet après-midi, non ?

– Je viendrai te voir, Duwuh, tu sais ?

– Pareil, je me suis imaingé tellement d’histoires sur toi !

– Duwuuuuuh ! S’exclame un petit enfant en lui faisant un câlin à la jambe, qui a l’habitude de sa présence depuis qu’elle s’inscrit dans la thjhme garderie.

– Haha, oui, oui… Dit Duwuh d’un air un peu gêné qui encourage les autres Farfadaises à poursuivre leur chemin. Merci Tazdingo… D’être venu… et de m’avoir laissée dormir seule, hier. Je sais pas pourquoi… J’ai senti que j’en avais besoin.

– Mais bien sûr ! T’as bien fait !

Tazdingo commence à accrocher son harnais à une tyrolienne qui descend près du champidôme, mais Duwuh lui demande :

– On pourrait marcher jusqu’aux Ablutions ?

– Mmmh, ok !

Et la grenouille et la sphingidé marche sur la branche jusqu’au tronc, d’où iels sautillent de champignons en champignons à tête plate, qui circonviennent à l’arbre pour former un escalier à toute la communauté de Qlicoqico.

Plusieurs minutes plus tard, à mi-hauteur de l’arbre, Duwuh et Tazdingo aperçoivent Vrouxe, une chatte-chouette, les yeux encore englués par le sommeil, tenant par la main son fils Kaé, un chat-chouette-écureuil. Iels avancent lentement car Kaé ne sait pas marcher depuis très longtemps.

– Vrouuuxe ! S’exclame Tazdingo, en s’élançant vers elle les bras ouverts.

Celle-ci, en voyant son ami arrivé, met sa main en avant, paume face à lui.

– Ahh Taz tu sais que j’aime pas les câlins quand on est à poil. Après, si tu veux.

– Ah oui, pardon…

– Mais plaisir de te voir.. ! Et Duwuh, aussi ! Haha ! Alors, ma grande ? Prête pour le défi du Ventre Fluant ?

– Salut Vrouxe ! Et Salut Kaé !

L’enfant ne semble avoir aucune réaction. Il continue de regarder ailleurs.

– Il doit avoir hérité de ma tête-dans-le-derche légendaire.

– Où est Quirel ? Demande la grenouille.

– Là, désigne Vrouxe en déployant toute son aile pour pointer vers le ciel, au delà de la canopée, où une montgolfière grande comme une pomme, aux toiles colorées comme le ciel, descend vers une plateforme au sommet de l’arbre.

– Ah ? Il est toujours dans la guilde des altistes ? Je croyais que tu l’avais enfin convaincu d’arrêter d’aller en zone de guerre.

– Non non mais oui, il ne va plus au front. J’en avais marre de me bouffer les griffes chaque nuit, avec Kaé qui demande quand papa va rentrer… Mais il tient quand même pas en place, alors il a rejoint les héraults de poste.

Tout en haut du saule pleureur, dans le panier de la montgolfière, trois Farfadaises, dont un écureuil coiffé d’une sorte de demi casque, lancent des cordes à d’autres Farfadaises, les bras tendus sur une grande plateforme en bois. Toustes portent des tissus blancs et bleus juste-au-corps, ainsi que des harnais d’escalade.

Une fois la montgolfière au sol, toutes les farfadaises entonnent le chant du pliage de la toile du ballon en s’affairant au même rythme à tout ranger dans un entrepôt en forme d’étoile. Puis, Quirrel s’empare d’un gros baluchon en rigolant et se met à courir malgré la charge, laisant les autres derrières qui lui crie : « Héé ! Bonne journée à toi aussi, Quirrel ! ». Et lui qui s’exclame déjà devant lui :

– Place ! Allez, poussez-vous ! Le courrier arrive !

Et de filer vers la boîte aux lettres de chaque Nuée du village.

Habzoum, toujours à virevolter partout à Qlicoqico, entame désormais la dernière partie de la musique, au tempo plus lent. Duwuh, Tazdingo, Vrouxe et Kaé entrent dans le champidôme, un vaste champignon haut comme un tibia humain, creusé et charpenté pour pouvoir accueillir les 500 Farfadaises qui vivent à Qlicoqico, bien que 200 d’entre elleux sont absentes, car ils embrassent la vie nomade pendant la belle saison.

Nos amis discutent avec d’autres Farfadaises en empruntant un large escalier menant au sous-sol. Une mousse phosphorescente brille en serpentant au plafond de galleries terreuses où affleure parfois une racine d’Ebb. Elles parviennent à une vaste salle chaude et vaporeuse, taillée dans la roche, dont une partie du plafond est ouverte vers la surface, de sorte que la fumée s’envole vers un dôme de verre. Plein de Farfadaises se reposent, se lavent ou patogent dans de grandes vasques taillée à même le sol, remplies d’eau mousseuse aux odeurs de lavande, de patchouli ou d’oranger, suivant le compartiment.

Un homme mi-cigogne mi-lapin schampouine deux enfants. Quatre furrets se font des massages à la queu leu leu. De vieux hérissonnes, crapauds, tortues et autres anciennes du village soupirent d’aise dans une vasque bloblotante, à l’écart. Certaines se lavent seuls, dans des bacs individuels en bois, plus loin encore. Mais en général, la plupart discute paisiblement.

Autour circulent quelques Farfadaises habillés dans des tons bleus, aux vêtements amples comme un mélange de sajouel et de jackets à gros manchon. Iels passent vers tout le monde avec des plats de tasse de thé, des savons, des huiles essentiels ou des peignoirs.

Un étage plus bas, des Farfadaises vêtues de rouge charbonnent pour alimenter un feu dans une fournaise afin de chauffer l’eau du bain. Comme presque toutes les tâches à Qlicoqico, un système de rotation assure que les serviteurs d’aujourd’hui seront les servis de demain.

Tandis que Tazdingo masse les mâchoires de Duwuh qui grogne de plaisir, Quirrel débarque, encore vêtu de ses habits d’altiste, haletant d’épuisement, sa queue d’écureuil agitée par sa démarche frénétique. Duwuh est toujours impressionnée par la moitié du crâne de Quirrel recouverte de métal. Et surtout son oeil rempli d’un crystal mauve serti dans une orbe qui pivote selon la volonté du rongeur. Comment les forgeronnes et les alchimistes sont-iels parvenus à lier son cerveau à du fer et de la pierre ?

– Ah ! Vous êtes là ! Eh tiens, attrape Gaszil ! S’exclame-t-il en jetant ses vêtements à une salamande-flammand rose au foulard bleu. Attention à la bombe !

Et de sauter dans l’eau en boule, en éclaboussant tout le monde autour de lui, qui ne manque pas de se fâcher :

– Non mais oh ! Quirrel ! T’es vraiment un gamin, hein !

– Tu vois pas qu’on est là ?

– Laisse nous tranquille !

– Laissez tomber… Plus vous vous énervé, plus il aime ça, la bagarre, depuis la bataille de Prunilde contre la Méga-Machine…

– Pfff… Mais va te calmer chez les solistes, Quirrel !

Duwuh, Tazdingo, Vrouxe et deux autres Farfadaises entourent Quirrel et commencent à le masser en murmurant de longues notes à l’unisson. L’écureil cyborg s’agite encore un peu « vous faites quoi les gars? » mais il ne résiste pas, au contraire. Vrouxe lui dit que « c’est fini, tu peux te calmer. Tu peux baisser ta garde. La guerre est loin, maintenant… »

– Mais elle se rapproche, soupire l’écureil.

– Je sais, amour. Je le sais très bien, dit-elle en caressant les cicatrices sur son crâne. Mais aujourd’hui, la guerre n’est pas là. Alors aujourd’hui, on se détend et on profite de vivre.

Leur fredonnement se répand dans toute la grande salle d’eau, relayés par de nombreuses Farfadaises qui sortent de l’eau, en cercle autour des bassins. Les membres de la thjhme bleue leur apporte leur peignoir respectif, tous aux motifs et aux couleurs uniques, dans lesquels iels s’emmaillottent en savourant la douceur du tissu.

Bientôt un chant calme s’élève dans la grande salle des ablutions, aux harmonies improvisées. Leurs longues respirations rythment la musique comme les resacs de vagues d’un lac. Peu à peu, les Farfadaises chorégraphie une danse taïshique, tout en étirements lents, avant de la conclure par des sautillements.

Duwuh, comme toutes les autres, quittent la salle d’eau pour se rendre dans divers vestiaire où les vêtements du matin les attendent, dans un charpenterie d’armoires que chaque « quartier », chaque nuée, chaque famille a construite et décorée à sa façon. Tout le monde s’habille devant tout le monde, car à Qlicoqico, la nudité n’a rien à voir avec la sexualité.

Les vêtements du matin sont pratiques, taillés pour le travail, même s’ils demeurent colorés et riches en motifs raillés, spiraliques, mandaliques,… Tazdingo retrouve son chapeau-nénuphare. Quirrel rentre à la maison avec Kaé, car il a passé la nuit à survoler la forêt de Qualibio pour relayer le courrier de Commune en Commune.

En remontant dans le Champidôme,

((Un espace piscine pour les Farfadaises aquatiques ?))

les Farfadaises sont accueillis par la thjhme Terre, vêtues de verts, mais surtout portant de grandes salopettes brunes, pleines d’escarcelles et de bougette. Et deux membres de l’équipe Feu, les mêmes qu’au sauna, qui veillent aux foyers sous de grandes marmittes. Les Farfadaises prennent place parmi de nombreuses tables à banc, dressées de couverts en céramiques étonnantes, artistiques, parfois pourvues de pattes qui bougent toutes seules. Les serveuses en vert circulent avec de nombreux bols de nourriture. Il y en a pour tous les goûts : pain confiture, birscher muësli, salade de patates haricots, tomates mozza, oeufs bacon (merci au vieux Urlot qui est venu mourir au cimetière des Bouroulses), mais aussi des plats typiquement Farfadaises tels que des salades de pétales de fleur, des gerboises fourées à la morve de troll, des boules de pollen, du gishimishi, des lamelles d’écorces brisolées,…

((Il y a des tables pour les enfants qui veulent se répartir par tranches d’âges, d’autres demeurent parmi les adultes. Pareil pour les anciennes.))

À leur table, Duwuh, Tazdingo, Vrouxe, Quirrel et Kaé retrouvent d’autres amis, cousins, tantes, filleuls, etc. Tout le monde mange et papote tout son saoûl. Puis, Azari, une sorte d’élémentaire d’écorce, de lianes et de feuilles tressées en figure anthropomorphe, le visage d’ivoire et les cheveux en bouquet de fleurs, monte sur sa table et joue quelques accords de son instrument au croisement entre une cithare et un biniou. À cette musique, les conversations diminuent peu à peu parmi l’assemblée.

– Oyez, oyez, chantonne la dryade, gentes gens de Qlicoqico, les annonces du matin ! Tout d’abord, la sûreté : la patrouille de cette nuit n’a rien a signalé. Patrouille, je vous demande de vous lever ! Le reste, je vous demande d’exprimer votre reconnaissance pour leur vigilance !

Depuis une table, mais aussi réparties parmi quelques autres, se lèvent une dizaine de Farfadaises pipistrelles, lémurien, hibou, crapaud, ayant l’air fatigué et vêtu de brassards rouges. Iels sourient en en accueillant des applaudissements et des « merci, merci! »

– Toujours concernant les bigues bagarres : un message de Kelwouish : « sabotage réussi, aucune perte à part deux blessés qui devraient s’en remettre ».

Avant même la fin de la phrase, tout le monde crie et applaudit avec fureur et soulagement. Retentissent des « nique la méga-machine ! », « aux chiottes Moremmasse! »,  » tfaçon à la fin c’est nous qu’on va gagner »,…

– Par contre, Kelwouish explique que la Résistance n’a plus assez de médicaments, surtout de l’Atelas et de la Toudouçoune, mais les réservèes de Kaku et de Méresmèse sont très basses aussi. Il y a une liste plus détaillée et la thjhme eau va vous expliquer si vous voulez participer à des cueillettes pour ravitailler le front.

La hérault marque une pause ; commode tout à la fois pour l’écoute de son public et l’agencement des paragraphes.

– Enfin, grosse annonce : Kelwouish va rentrer d’ici quelques tours de ZGLONG !

– YAKA POPOOOO !

– Avec un prisonnier.

– Hhh ?! Retient son souffle toute l’assemblée.

– Mais, commence une vieille voix au fond, ‘y a déjà Dilbert, là, qu’on pas du tout encore assimilé ! Et Duwuh qui est arrivé ici d’un coup, comme ça, sans consulter grand-monde, d’ailleurs, hein !

– Rho, tais-toi, pas quand elle est là !

– Tu sais bien que les humains, à cause de leurs coeurs qui saignent, ils paniquent quand on parle de leur place dans le groupe. Chez eux il paraît qu’ils sont jamais sûrs de pouvoir continuer à vivre, pour ça, ils doivent obéir à des lois, même quand ça leur fait mal !

– haha celle là je la note pour le théâtre des fous, ce soir.

– On fera le nécessaire, interrompt la porte-parole. La guerre est un monstre insatiable. Estimons nous heureuses que pour l’instant, elle ne fait que vider nos forêts de médicament et nous apporter des prisonniers.

– … Un bref silence, si ce n’est pour quelqu’un poupon qui gazouille ou qui grogne.

– J’ai un message de l’infirmerie : « Gouipixe a bien dormi et il cicatrise bien. »

– Yaka Popo ! S’exclame joyeusement les Farfadaises connaissant bien Gouipixe, c’est-à-dire les trois-quart de l’assitance.

– Mais Twak supporte mal son traitement. Il n’accepte plus que les anti-douleurs… Il m’a demandé de vous lire ceci : « Les cocolets, je vous invite à me rendre visite probablement pour la dernière fois… Je sais, c’est triste mais moi j’en peux plus. Je suis rassasié de jour. Je veux rejoindre le Grand Mystère. Je vous le dit : commencez à préparer une teuf pour mon retour à la terre. Et J’INSISTE, j’étais sérieux quand j’ai dit que celleux qui se considèrent comme mes zamix devront chier sur ma dépouille à mon enterrement ! Telle est ma dernière volonté ! Je le jure par la Musique et la Danse ! ».

Tout le monde se marre.

– Autrement, reprend la dryade, j’ai sept voyageureuses à vous présenter, arrivées pendant la nuit. Vous pouvez vous lever ? Voici Tekli, Falsephbme, Euxe, Sri Plouzet, Uo, Chyvil et Rheka.

Là-dessus, les intéressées se lèvent et l’une d’entre eux prend la parole.

– Aloa ! Je suis Tejli, 4ème cycle, de la Commune de Kezlapato. Je suis la voie du Chardon. Ces temps-ci, je quèque au saxophone et au Kyte Surf, parfois en même temps. Je parle au nom de tout le groupe, qui souhaite se présenter plus tard. On va rester quelques jours et servir les thjhmes.

– Mais, vous êtes que six ! S’exclame un enfant.

– Ah, oui. Euxe est soliste.

– Ah.

– Autrement, on a croisé une caravane qui a prévu d’arriver ici dans l’après-midi.

– Oh ! Combien de chariots ?

– Euh, trois, je crois.

– Mmh, non, deux, conteste Chyvil.

– Oui bah je compte les deux mules comme un charriot, Chyvil.

– Mmh, mouais, ok. Désolé.

– Ils ont des tissus ?

– On a pas regardé. On les a juste croisé le temps d’un thé.

– Ah.

– Okay ! Merci, vous pouvez vous rasseoir, reprend l’hérault. C’est le moment tafo-tafo !

Hectipon, un vieux nain barbu, portant son légendaire tablier en écailles de dragon, se lève immédiatement et s’exclame avec fermeté :

– 30. 7 au transport, 4 à la Forge, 15 aux chantiers et 4 à l’éclairage.

Ganouwé se lève, une sorte de pieuvre avec une bulle d’eau magique contenant sa tête, comme un casque de scaphandre (mais inversé), et aux tentacules rassemblés en deux faisceaux chaussant deux grandes bottes. Sur son équivalent d’épaule, une perdrix croisée avec une pive plonge la tête dans la bulle d’eau puis en ressort et s’exclame :

– 41. 8 à la garderie des terrestres, 7 à l’aquatique. 3 à l’infirmerie et 4 autres pour les visites. Les 19 restantes à la thjhme nettoyage. Évidemment, tout le monde est bienvenue à aider aux coins tchiles et… oh.. !

C’est à ce moment que la thjhme sauna entre au champidôme.

– … Regardez qui voilà ! Qui s’est levé plus tôt ce matin pour préparer les Ablutions !

Un petit cortège timide des Farfadaises ayant servi au sauna se glissent parmi les tablées en saluant de la main toute l’assemblée qui les applaudissent en leur lançant « merci ! » ou « yaka popo ! ». Puis la perdrix-pive reprend.

– Voilà, 41 donc. Et c’est sans compter l’expédition cueillette pour ravitailler la Résistance. Ça on propose de faire l’après-midi. Vous en pensez quoi ?

– Aucun opposition une fois ? Reprend la dryade en scrutant tout le monde. Deux fois, trois fois ! C’est décidé : l’expédition de ravitaillement de médicament s’organisera aux annonces de midi. Je rends la parole à la thjhme air.

Se lève alors Knichte, enfin surtout Jiloh la tortue, à la carapace couverte de plantes. Parmi elle, Knichte, le champignon à trois têtes ; Iko, Azdube et Souguey. Ensemble, quand iels s’entendent bien et s’expriment à l’unisson, iels répondent au nom de Knichte.

– 16 personnes. 4 témoins ou greffiers au tribunal. 7 en artisanat. 1 pour l’affaire de l’écureil et 2 pour relayer la vigie.

– Merci, merci. Et enfin, ça va sans dire, mais moi j’aime bien le dire, alors vu que c’est mon tour aux annonces, je profite : je donne la parole à la thjhme terre.

Un asticot aux bois de cerf se love de toute sa hauteur et s’exclame :

– Bah… Tous celles qui restent, on vous attend aux jardins ! Désherbage, récolte, semi, binage, arrosage, purrinage, ‘y a un peu de tout. On se répartira après.

– Merci ! Reprend Azari. Maintenant, cocus !

Toutes les Farfadaises se concertent alors par petits groupes, pendant moins de deux minutes. Tazdingo demande à Duwuh :

– Tu viens dans la thjhme feu avec moi ? On rajoute un étage à la maison-lotus.

– Euh, non. Désolé. J’ai déjà dit hier à Pilzèq que je l’aiderai à la garderie.

– Okay.

– Ah trop bien, reprend Vrouxe. Tu pourras y aller avec Kaé, Duwuh ?

– Bien sûr.

– Et moi je veux bien t’aider, Taz. Ça fait un moment que j’ai pas cyclé chez les Feus.

– Yaka Popo ! S’exclame le crapaud, ravi.

– Et toi, Quirrel, tu devrais aller te reposer, conseille Duwuh.

– N-non, répond celui-ci, avant de dévisager le regard inquiet ou consterné de ses zamix. Mais je vais aider à un coin tchile.

Iels approuvent plus ou moins. Servir dans une zone de repos est une forme de progrès pour cet écureil insomniaque hyperactif.

– Okay, fait Azari en jouant de son instrument pour couvrir le brouhaha. Maintenant, rejoignons les anciennes des thjhmes de votre vaïbe d’aujourd’hui.

Les Farfadaises se regroupent par équipe de tafo. Le compte y est. On se souhaite alors une bonne journée, avec un remerciement tout particulier aux Farfadaises du baby-sitting de la nuit passée, de la pouponnière, de la garderie, ainsi que l’équipe cuisine, qui débarasse déjà les tables en parlant des recettes de midi. Puis, tout le monde se disperse dans le village de Qlicoqico, à travers les chemins bordés de forêts d’herbes hautes comme des arbres, comme autant de parcs très boisés dans le village, à moins que ça ne soit le village dans des parcs sédentaires aménagés dans la forêt.

Qui va aux forges, qui aux jardins, aux équipements de nettoyage, des vieux préparent des coins chillent, avec moult pouffe, parasoles, boissons et collations, d’autres aînées se baladent pour aller visiter des amis ou donner des conseils sur les lieux de tafo, leurs conseils étant précieux car les Farfadaises vieillent à ce que le développement d’une nouvelle technique ne soit jamais plus courte que trois générations. Des Farfadaises sortent d’un tronc d’arbres des prodiges de poutres torsadées, parfaitement adaptées aux dimensions uniques de chaque chantier en cours, conçu par et pour celleux qui vont y vivre. On tracte des charriots plein de sacs de graine ou de livres, avec des traîneaux de marathoniens Farfadaises portant des brassards rouges, d’autres pédalaient pour actionner des mécanismes de lavage ou de séchage automatique, mais mis en mouvement par énergie humaine, euh je veux dire par énergie farfadisiaque. D’autres alimentent des métiers à tisser pour des artisans à brassard jaune qui conçoivent des vêtements somptueux. Parfois, un groupe de musique vient s’animer pour soutenir leurs camarades. Parfois, les ouvrières les rejoignent et chantent ensemble. Parfois, ça discute. Parfois, ce sont des lieux de silence laborieux méditatif. Moult vont aux vergers ou maraîchages, petits en surface, mais très nombreux ; certains verticaux, suspendus aux branches d’Ebb le saule pleureur. Deux grands gnomes poussent un wagon de pierres colorées et zébrées d’étincelles, avant de retourner sous-terre. L’un deux, Uht, est le plus grand Farfadaise du village, avec 27 centimètres en comptant son chapeau pointu. (Même si la taille des Farfadaises varient quand elles se croisent, pour se faire un câlin proportionnel, mais chacune à sa taille « par défaut », tout de même. Plus loin, au-delà des racines d’Ebb, il y a des avants-postes de laboratoires de recherche scientifique, ainsi que des manufactures spécialisées d’outils de mesure à l’usage de toutes sortes de polymathes auto-didacte, puisque l’école n’existe pas, bien que tout le monde apprenne volontiers quelque chose à qui que ce soit d’autre, mais de façon totalement libre et facultative. Excepté, tout de même, une forme de honte sociale concernant compter, lire et écrire. « Rho mais tu te fermes à une quantité de monde, quand-même… ». C’est une des moqueries récurrentes des Farfadaises sédentaires envers les Farfadaises nomades, dit les « Farfarales », même si ces dernières renchérissent « nous lisons tous les jours la nature, c’est-à-dire le réel, qui nous parle constamment et, à traverse ses animaux et ses plantes, nous enseignent bien plus de manière d’être-au-monde que ne le pourraient tous vos livres réunis ». Des Farfadaises équipés d’outils nettoyants nettoient toutes sortes d’endroits, bandés de brassards bleus mais avec l’attitude martiale typique des thjhms Feus. Des géomaîtres esquissent des plans en glissant dans les airs, en faisant du delta-plane, propulsés par des prouts magiques. Des réserves sont engrangées pour l’hiver. Du purin de Farfadaises couverts de plantes bonnodorantes est prélevé pour fertiliser un nouveau jardin. De l’eau cascade dans des terrassements aménagés, où des plantes magnifiques filtrent et purifient les eaux. Des peintures aux bâtiments se prolongent au sol en bandes de fleurs aménagées. Partout des fleurs, petites et géantes, c’est-à-dire de la taille pour une Farfadaise ce qu’un arbre est pour un humain. Ça tire à la corde depuis les sous-sol pour tracter d’immenses paniers le long de cordes qui ne sont pas seulement des tyroliennes, mais des voies de monte-charges.

Duwuh demande à Kaé s’il est d’accord de se faire transporter en vol. Celui-ci accepte avec un grand sourire. La papillon-de-nuit réajuste ses lunettes de Soleil avec une paire de bras et soulève le petit garçon avec l’autre, avant de s’envoler jusqu’à une porte engoncée à même l’écorce d’Ebb la saule pleureur, bordée de grandes fenêtres couvertes de dessins. À l’intérieur, plusieurs salles, certaines pleines de jeux, de parcours à obstacles matelassés ou de lits douillets. Une odeur sucrée d’herbes aromatiques.

Des Farfadaises s’y retrouvent, accompagnées de nombreuses enfants. L’équipe de nuit relaie des informations, puis s’en va prendre son repas vers la thjhme cuisine.

– Et Pilzèq ? Demande Duwuh aux autres Farfadaises. Elle n’est pas là ? Elle a dit qu’elle venait, non ?

– Ah oui, juste, répond une sorte d’élémentaire de gélatine. Pilzèq m’a chargé de te dire qu’elle a trop mal aujourd’hui pour tafo.

– Oh, non, elle a quoi ?

– Ses pré-mens’ la rendent hyper flagada, renchérit Hezaf, un escargot croisé avec une girafe. Elle est en dourouge2.

– Ah oui, bien sûr. Mais lequel ?

– Celui de la Nuée du Coquelicot. Tu peux y aller, si tu veux.

– Mais je vais bien !

– Non mais pour voir comment elle va. C’était elle ton binôme, en plusse, non ? Eh puis en chemin, tu pourrais voir comment vont la bande à Fostel, Gluarbe, Chimouche, tout ça. Iels ont tout juste l’âge pour se balader mais j’ai pas complètement confiance aux ados qui ont promis de les surveiller.

– Okay. Je vous laisse Kaé, ça vous va ?

– Mais bien sûr ! Alors petit boï ? Tu veux faire quoi ?

Et Kaé, sans répondre, passe devant tout le monde pour retrouver des amis qui jouent déjà dans l’une des nombreuses salles de la garderie.

Duwuh survole à nouveau le village et repère en premier le groupe d’enfants, car Fostel est en train de pleurer près d’un maraîchage où plusieurs Farfadaises désherbent et circulent en brouette. La sphingidé aterrit et discute un peu. Elle apprend que Fostel et Gluarbe faisaient la course pour savoir qui allaient remplir et ramener des outres d’eau le plus vite aux paysâmes, mais Fostel est tombée. Alors, Gluarbe a rigolé avant de l’aider à se relever et Fostel n’a pas voulu parce que Gluarbe s’était moqué d’elle. Gluarbe dit qu’elle ne s’est pas moqué, elle a juste rigolé parce que c’était drôle comment Fostel s’est crotté le visage en tombant.

Deux adultes étaient déjà venus discuter avec les enfants, mais Gluarbe refusait de s’excuser de s’être moqué parce qu’il estimait de ne pas s’être moqué mais d’avoir juste rigolé. Fostel était parti pleurer plus loin et c’est là que Duwuh était arrivé. À Duwuh comme aux enfants, les maraîchers ont dit « bon, ça leur passera » avant de retourner s’occuper des plantations parmi les nombreuses buttes, dont les plantes farcies de légumes s’élançaient soutenue par des tuteurs dans tous les styles de construction. Duwuh a proposé à Fostel de lui apprendre à reconnaître quelles herbes il faut arracher et lesquelles il faut laisser pousser. Fostel a accepté mais s’est ennuyé après quelques minutes, alors elle est repartie, mais en tout cas elle ne pleurait plus.

Tout à coup, d’autres enfants accourrent en bande, le visage secoué par l’excitation et la frayeur, et chuchottent quelque chose aux oreilles de Fostel et Gluarbe, qui crient de surprise :

– Mais nooooon !

– Qu’est-ce qu’il se passe ? Demande Duwuh.

– Vidine et Chimouche sont descendus chez les solistes !

– Mais t’es humain3 ou quoi ? Faut pas dire !

– Mais ça va Duwuh elle va pas répéter.

– Rho, non, mais quand-même, répond l’intéressée. Il faut les laisser tranquille, les solistes… Ils sont partis par où ?

– Viens, on te montre !

Duwuh doit trotter pour éviter que la dizaine d’enfants ne la distancie, tandis qu’ils courrent en riant parmi la forêt d’herbes qui séparent parfois de plusieurs minutes les espaces habités par les Farfadaises.

– Attendez, où est Gouki ? Il était juste là, avant ?

Aucun enfant ne sait. Mais moi oui. Dans le jardin d’avant, une Farfadaise a accepté que Gouki monte sur sa brouette. Gouki se tapent donc actuellement des barres de rire tandis que la Farfadaise agite sa brouette pour éprouver son équilibre. Ensuite de quoi, Gouki passera le reste de la matinée à transporter des outils parmi les agricultrices, en chantant avec elleux diverses chansons célébrant la générosité de la terre.

Mais Duwuh, de nature inquiète, hésite à retourner voir si Gouki va bien. Mais les autres enfants disparaissent bientôt, en lui lançant « Duwuh tu viens t’es lente ou quoi ? ». Alors elle se met à courir.

Iels parviennent près de la forge, où deux enfants en tête du groupe se sont arrêtés, fascinés par les flammes qu’une Farfadaise crache par la bouche pour chauffer le métal d’une serpe.

– Woh, comment tu fais ça ?! S’exclame un des enfants.

– Je sais pas… Répond la forgeronne. Des fois ça vient, un peu comme roter ou péter.

– Hahahaha ! Mais tu fais quoi, là ?

– Bah, je forge.

– Mais ça veut dire quoi, forger ?

– Bon, j’ai pas envie d’expliquer… Demain après-midi, ‘y a Uzdig qui a prévu un moment justement pour les enfants qui veulent apprendre la forge.

– Rho, mais non ! Dis ! Dis ! Moi je veux savoir MAINTENANT ! Dis ! Dis !

– Mais non ! T’es qui pour me donner un ordre ?!

À ce moment là, Duwuh arrive entre le groupe d’enfant et la forgeronne.

– Euh, désolé. On va vous laisser tranquille. Allez, les enfants, montrez moi où Vidine est partie.

– Ah oui, Vidine !

Et le groupe d’enfants de repartir à toutes berzingues parmi les ruelles du quartier du feu, tout en structures massive en pierre, dans un style brutaliste, mais parfois en plus torsadés, avec de lignes de peintures abstraites et minimalistes.

Quatre transporteureuses avancent en carré, deux barres transversales posés de part et d’autres de leurs épaules intérieurs, maillées dans un immense panier contenant des gisements de roches et de métaux. Disciplinés, iels trottent en cadence, haletant sous l’effort. Les enfants s’amusent à slalomer entre leurs jambes. Habitués à ce genre de singeries, les transporteureuses, comme une seule Farfadaise, s’arrêtent pour éviter un accident, tandis que Duwuh glisse « désolé, désolé » avant de reprendre sa course en lançant aux enfants « mais vous êtes follou ?! Ils auraient pu se casser la figure à cause de vous ! Et, arrêtez de rire, c’est vraiment dangereux ! ».

Puis les enfants s’arrêtent autour d’une trappe, au sol, semblable à une bouche d’égoût mais avec une poignée à charnière.

– C’est là.

– Tu vas y aller, Duwuh ?

– Tu vas les gronder ?

– Tu dis pas que c’est nous, hein ?

– On peut venir avec toi ?

– Non !

Là-dessus, Duwuh soulève la trappe, ce qui révèle un tunnel vertical et circulaire, jallonnés d’échelons fixés à même la roche.

– En fait, je vais avoir besoin de lumière. Ziguode, tu pourrais demander une torche ou une lanterne à la forge ?

L’intéressée s’exécute, suivie de la moitié des autres enfants, tandis que l’autre moitié s’ennuie et joue à escalader une des maisons en ignorant les avertissements de Duwuh. Quelques instants plus tard, Ziguode revient avec une lanterne, mais éteinte, sans même de bougie à l’intérieur.

Duwuh ouvre la bouche pour faire remarquer qu’une lanterne vide ne lui sert à rien, mais une enfant dryade se met à chanter avec une voix guturale, biphonique et alors une luciole sort de la forêt d’herbe et accepte de se loger dans la lanterne.

– Oh, merci !

Duwuh relève ses lunettes de Soleil et attache la lanterne à la ceinture de sa combi en tissus oranges et jaunes.

– Mmh… Merci de m’avoir amené ici. Vous pouvez m’attendre là ou retrouver Gouki.

– Goukiiii !

Les enfants partent, Duwuh descend. En bas de l’échelle, elle arpente plusieurs corridors, en déchiffrant au carrefour les affiches qui indiquent les voies qui s’enfoncent toujours plus bas, là où demeurent les solistes. « Vidine ? Chimouche ? » lance-t-elle au travers des galleries, mais pas aussi fort qu’elle l’aurait fait sans avoir un peu peur. Elle dépasse quelques portes, derrières lesquelles elle entend parfois du bruit et même de la musique triste ou intense. « Désolé pour le dérangement… » continue-t-elle à la cantonnade, « je cherche juste deux enfants égarés ici. »

Tout à coup, à sa droite, une petite alvéole révèle un réseau de tuyauterie où s’affaire un élémentaire de roche aux yeux de pierres précieuses, vêtu d’une salopette aux poches pleines d’outils. Deux petites Farfadaises l’observent : une petite gélinotte des bois et un ornithorynque ; Vidine et Chimouche.

– … et hop ! Explique le golem. Une fois que la glue a durci, ça fait un joint et là j’ai plus qu’à tourner cet écrou.

– C’est quoi un écrou ? Demande Chimouche.

– Mais c’est ça, c’est le truc qui tourne, là.

– Et c’est quoi cette lumière ?

– Hein ? Ah oui, tiens, bah je sais pas.

– Excusez moi.

– Oh !

– Ouh, pardon de vous avoir fait peur mais Vidine… Tu sais très bien que ta mère n’aime pas que tu sois là.

– Eh bah je m’en fiche ! Défie Vidine en fixant Duwuh droit dans les yeux.

Elle a grandi, songe Duwuh, ce n’est plus une enfant…

À ce moment-là, des bruits de charriot à roulette se rapprochent. Duwuh se tourne et voit s’approcher une leprechaune avec du maquillage noir, la peau pâle, la mine triste qui pousse un charriot remplit de vaisselles sales.

– Siwé ! S’exclame la papillon-de-nuit, ravie.

Le leprechaune continue d’avancer, sans le moindre changement d’attitude. Une fois à la hauteur de Duwuh, il lâche le charriot et s’exclame, d’une voix plate et lassée.

– Ah, Duwuh. Tu pourras ramener ça à la thjhme cuisine ?

– Mais Siwé tu…

– ..?

– Tu vas bien ?

– Bah non.

– Mais… Tu sais quand tu vas revenir ?

– Franchement, Duwuh, je sais pas. Pas tant que ces putain d’humains continuent de tout ravager.

Les deux enfants inspirent et se tendent, choqués tout à la fois par le gros mot et parce que tout le monde sait que Duwuh était une humaine, autrefois.

– Mais Siwé peut-être que–

–Non, Duwuh ! (Là tout le monde se crispe car il est rare chez les Farfadaises de couper la parole). Laisse moi ! T’as jamais été au front, en plus, toi, hein ! Alors ne parle pas ! N’essaie pas de me consoler. Laisse moi tranquille.

Et déjà, le leprechaun fait demi-tour, en laissant son charriot remplie de vaisselles sales. Il disparaît à un virage, mais on l’entend ouvrir une porte d’où s’échappe une musique terrible, évoquant le atmospheric shoegaze doom metal.

En considérant le charriot, Vidine demande :

– Pourquoi on donne à manger aux solistes alors qu’ils font rien ?

– Aime et tais-toi, réplique le golem du tac-au-tac.

Duwuh, Vidine et Chimouche émergent à la surface depuis le seul chemin pratiquable en charriot et rejoignent les espaces de la cuisine commune, où des dizaines de Farfadaises en tablier vert s’affairent autour de nombreuses marmites, foyer et même des alambiques. Sans demande, les deux enfants aident la papillon-de-nuit à faire la vaisselle des solistes.

– Tenez, leur dit un cuisinier en leur tendant un baluchon rempli de sandwichs, vous pourriez amener ça au chantier du lotus ?

– Yaka Popo ! S’exclame Chimouche en s’emparant du paquetage. ‘Y a peut-être un bwoko ?

Emporté par l’enthousiasme de l’ornithorynque, le groupe de trois se rendent vers un canal et trouve vers un debarcadère un canoë. Duwuh accepte de pagayer jusqu’à l’étang. Parmi les nénuphares où reposent des maisons évoquants des tipis et des ampoules, iels repèrent un bâtiment en bois, sur pilotis, où de nombreuses Farfadaises s’activent sur tout un réseau d’échaffaudage, à hisser des poutres elle-mêmes déjà sculptées comme un cou de cygne.

– Duwuh ! S’exclame Tazdingo, parmi les ouvrières, en agitant la main.

– Mon amour ! Répond Duwuh, ce qui fait glousser les deux enfants sur la navette. On vous ammène des sandwichs.

Plusieurs Farfadaises poussent des cris de joie, ce qui ravit Vidine et Chimouche. Iels débarquent sur la plateforme, où plusieurs Farfadaises les remercient chaleureusement pour les sandwiches. Chimouche, intringué par un système de poulie, demande à être hissé au sommet du nouvel étage en construction. Deux farfadaises acceptent et bientôt Vidine les rejoint. Là, une Farfadaise prend le temps de leur expliquer comment elle installe une sorte de ouate pour l’isolation thermique, tandis qu’une autre leur montre comment elle peint des tuiles en forme de plume. Les enfants sont fascinés. Elles annoncent vouloir aider à remplir les murs de ouates jusqu’à la pause de midi. Duwuh les estime suffisemment enthousiastes pour tenir parole, alors elle retrouve Tazdingo et Vrouxe pour profiter de leur pause à discuter et puis de les aider à poser un parquet en sciant des planches aux dimensions souhaitées. Sur une autre barque, un groupe de musiciennes chantent a-capella une musique calme et cocasse, un peu comme Knick Knack de Pixar.

Mais les chants sont interrompus par les cris paniqués d’une petite silhouette de l’autre côté de l’étang, qui agitent les bras en essuie-glace, debout sur un galet haut comme une colline.

– À l’aide ! À l’aide ! Crie-t-il de loin. Viiiiite !

Duwuh frémit des antennes. Elle reconnaît cet aura, c’est Tikalao, du clan pastoral des Tish’Oya, qui passe souvent à Qlicoqico pour fêter la Chouyenne. Elle s’envole jusqu’à se poser à côté d’iel.

– Tikalao ! Qu’est-ce qu’il y a ?

– C’est Plouchko, il s’est blessé. Il saigne. Et Varlak et son apprentie sont parties guider les groupes des plantes pour aider à la guerre.

– Ok, ok, où est Plouchko ?

– Déjà en route pour l’infirmerie avec Tilé et Emme, mais je les précède et l’infirmerie est vide.

– J’arrive.

– Oui, et tu as souvent aidé Varlak cet hiver. Tu sauras quoi faire pour guérir Plouchko, n’est-ce pas ?

– On va voir ce qu’on peut faire…

– …

– Mais oui, je pense que oui.

– Oh, louez soit le Grand Mystère !

Duwuh esquisse un geste pour se signer à la façon de la religion Punédaille, puis se ravise, se souvenant comme les Qlicoqico accompagne l’évocation de leur déité.

– On n’en sait rien et c’est ok.

– On n’en sait rien et c’est ok, ajoute la Farfarale, en souriant à Duwuh.

– Purée je savais pas qu’Ifi a décidé de suivre la voie des guérisseuses.

– J’avoue, ça a surpris tout le monde au début mais en fait, elle est super.

– Mais non ? Mais c’est la guerre qui l’a poussé à faire ça.

– Oui, depuis qu’elle est revenue du front elle dit qu’on devrait tous s’y mettre.

Les deux Farfa discutent ainsi en courant vers un grand tipi tapissés de grandes peintures arborescentes. Tikalao, c’est Gnar dans LoL. Voilà hop ça c’est une description bien pliée.

– Un tabab a attaqué notre troupeau. Nous n’avons pas réussi à rétrécir à temps.

– Hein ?! Mais comment ça se fait ?

– Duwuh… Nous le disons tout le temps : la magie se retire du monde.

– Hein ?! Mais comment ça se fait ?!

– C’est à cause des humains et leurs machines…

– …

– Bref, le tabab était vif ! Je te jure ! Mais on l’a repoussé. Je l’ai titillé avec ma lance deux fois, en lui laissant le temps de comprendre que j’étais plus fort, alors il est parti… Il n’y a pas eu de mort mais dans l’agitation, Plouchko et sa soeur Ploudek se sont rentrés dedans. Elle l’a encorné. Vogo et Doda sont aussi blessés, mais c’est moins grave.

En courrant dans la forêt d’herbes, iels voient depuis la lisière un pachilol, une sorte de bison croisé avec une sauterelle, avec un coup comme les grenouilles, couché sur le côté sur un tapis volant à hauteur de nombril, au rythme de deux Farfarales ; une devant, comme Gnar mais avec un bandana, ainsi qu’une derrière, sur des chaussures-échasses, qui se tient les paumes avec ses indexs et majeurs, comme sous un effort de concentration, la langue tirée.

– Oh, la magie ! S’exclame Duwuh en pointant vers le convoi, encore peu habitué à ces miracles qui prennent parfois les Farfadaises, sans qu’elle le décide vraiment à l’avance.

À l’infirmerie, Tikalao pose sa main sur le dos de Duwuh, comme elle sait qu’elle aime, tandis qu’elle se met à retirer un morceau de défense de bison-sauterelle-grenouille fiché dans la cuisse du pachilol. Une autre Farfarale lui apporte des tissus, des bols d’eau et tous les instruments que la sphingidé demande pour extraire l’éclat d’ivoire, nettoyer le sang et recoudre la plaie. La dernière chante une chanson, une sorte de mantra, d’une voix jolie et douce, ce qui détend tout le monde.

La cloche du repas sonne mais l’opération n’est pas finie. Iels boivent du nectar d’Acha pour se redonner de la force et conjurer la faim. Plusieurs personnes, attirés par la nouvelle, viennent même avec leurs assiettes manger en regardant Duwuh à l’ouvrage. On a l’estomac plutôt bien accroché à Qlicoqico, proche de la frontière de la guerre et donc habitué à la sanguinolance.

Enfin, Duwuh termine et c’est l’avalanche de « yaka popo » et de câlins. Et c’est là, dans la cohue des célébrations, que Dilbert en profite pour surpendre Duwuh avec un câlin. Quasi toutes les autres Farfadaises savent que Duwuh lui avait demandé de ne plus la toucher depuis l’incident du Fostoche, alors, le silence se fait brutalement et tout le monde pointe son doigt vers Dilbert, qui force un peu son rire en transformant son câlin en taquinerie puéril en lui frottant les cheveux.

– Forceur !

– Ouuu le forceur !

– Casse-toi, le forceur !

– Ouuuuuuh.

Alors Dilbert essaie de dire quelque chose, mais les Farfadaises redoublent de volume :

– OUUUUUUUUHH FORCEUR !

– Un petit tour chez les solistes, je crois, là, non ?

Alors il s’en va, tout le monde rigole puis reprend les félicitations à la chirurgie réussie de Duwuh, mais aussi à Plouchko, qu’on remercie pour son courage et sa patience, en lui caressant doucement sa bouille toute assoupie et défoncée aux plantes anesthésiantes. Peu à peu, tout le monde s’en va car c’est bientôt les annonces de l’après-midi, laissant Duwuh et les trois Farfarales du départ toutes seules.

– Je vais y aller, Tikalao.

Les deux autres Farfarales répriment un rire en mode « mais elle est débile, celle là ou quoi ? ».

– Duwuh, tu sais, en saison du voyage, je ne suis pas Tikalao.

– Hein ? Je comprends pas.

– Je suis Varnigolo.

Elle parle avec une fermeté que Duwuh ne lui connaît pas.

– Hein ? T’as un nouveau prénom ?

– Non, Varnigolo est tout aussi ancien. C’est mon prénom d’automne.

– Quoi ?

– Tu es sédentaire. Vous autres êtes bloqués dans une seule identité. C’est triste. Moi, j’ai un être pour chaque saison.

Tout à coup, de la vapeur sort des oreilles de lapin d’une des Farfarales, qui clignotent de plusieurs couleurs. Les volutes s’étirent en une sorte de sphère qui s’étire dans toute l’infimerie et une musique se joue à l’intérieur de la brume chamarée, qui crépite jusqu’à devenir une voix très semblable à celle d’Azari :

– Merci encore à l’équipe cuisine pours leurs déclieux plats, franchement la cachine et les fénules dans cette sauce d’argoulasse, miam quoi, juste trop miam. Vous êtes juste les goths… Et maintenant, le tafo, c’est finiiii ! Enfin sauf pour, combien ? Urdek il est où ? Urdek ? Ah, là, oui, euh t’avais dit combien pour l’arrosage ? 5 ? 5 ! Juste cinq personne pour l’arrosage. Maintenant les annonces teuf de la journée !


À suivre…


1En langage Farfadaise, « Qlicoqico » veut dire « les gens des gens ». (gens neutre, comme « gen-te-x »)

2Les « dourouges » désignent les coins de repos réservés aux femmes (pré) menstruées.

3L’équivalent de « t’es bête ou quoi ? » chez les Farfadaises.

Réponse à « DUWUH »

  1. […] CHAPITRE 1 […]

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